Esprit

Frère Alain (1928-2013)

« Père, me voici entre tes mains. Merci de m’avoir créé. »


Frère Alain (Marcel Naomé), né à Bruxelles le 5 juillet 1928, décédé à Orval le jeudi 22 août.

Août est le moment des moissons : en ce jeudi 22 août 2013, nous offrons entre les mains de Dieu notre frère Alain, fruit mûr d’une longue vie monastique parmi nous.
Né à Bruxelles le 5 juillet 1928, frère Alain a rejoint la communauté d’Orval en septembre 1947. Il fut ordonné prêtre le 20 août 1955.
Très sensible à la liturgie, en particulier à l’eucharistie, il vibra au renouveau apporté par le Concile Vatican II.
Il se dévoua longtemps dans les différentes formes de l’accueil, que ce soit dans les camps, au chalet, à l’hôtellerie ou encore au magasin.
Durant les dernières années, il assuma le service d’aumônier auprès de communautés de moniales d’abord à Blauvac, puis à la Joie Notre-Dame (Campénéac).
Malade, il revint au bercail en 2012, pour y achever sa course. Témoignant d’une réconciliation en profondeur, il a marché paisiblement au-devant de « notre sœur la mort corporelle », rayonnant sa foi auprès de tous ceux qui l’ont approché.
Que le Seigneur l’accueille aujourd’hui auprès de lui dans son Royaume.



Veillée de prière 23 août 2013

Mes sœurs, mes frères, nous voici réunis dans la prière autour de notre frère Alain. Relisons quelques aspects de ce don que sa vie a représenté pour notre communauté et pour beaucoup d’autres. Et rendons grâce à Dieu, le donateur de tout don.

1/ Notre frère est entré au monastère en 1947. Que de changements depuis lors dans le monde, dans le contexte culturel et ecclésial, dans le monastère même. Quelle souplesse il a fallu à notre frère pour naviguer à travers récifs, tourbillons et autres risques de naufrage pour aboutir au grand calme des dernières années.

2/ Notre frère s’est beaucoup investi dans l’accueil du scoutisme et des camps pour jeunes, dans l’accueil au chalet des familles avec enfants, dans les camps prière… Puis dans l’accueil à l’hôtellerie. Puis encore au magasin, ou dans les expositions culturelles. Toujours et partout il cherchait à transmettre le feu qui l’animait.

3/ Frère Alain aimait la liturgie, elle fut pour lui le lieu de belles découvertes mais aussi de grandes souffrances. Ses homélies concises, sobres et percutantes témoignant d’une foi solide ont marqué beaucoup de personnes.

4/ Pour la personnalité originale de notre frère, la vie communautaire ne fut pas toujours facile. Des temps d’enthousiasmes alternaient avec des temps de déception sinon d’amertume… Le temps de sa maladie qu’il eut la chance de pouvoir vivre au milieu de ses frères fut d’autant plus précieux : il a pu entrer dans une progressive réconciliation en profondeur avec chacun.

5/ Frère Alain fut envoyé comme aumônier auprès de deux monastères de moniales. Sa fibre pastorale trouva dans ce service un terrain d’épanouissement. Beaucoup de personnes venaient le rencontrer, elles recevaient auprès de lui une écoute amicale qui était force pour leur vie.

6/ Se présenta une dernière étape, celle de la maladie inéluctable. Il assuma simplement sa place de malade, se préparant de plus en plus clairement, dans la paix et même avec humour, à son passage pascal, entouré de ses frères et de nombreuses personnes amies. Son départ devenait ainsi pour nous tous une parole vivante de paix et d’espérance.



Homélies pour les funérailles de Frère Alain, le samedi 24 août 2013


lectures : Eph 2, 4-10, Jn 3, 16-17


Frères et Sœurs, l’évangile que nous venons d’entendre correspond à ce que P. Alain a gardé comme idée principale et essentielle à la fin de sa vie. Le samedi 10 août, après avoir reçu le sacrement des malades, il a verbalisé ce que signifiait pour lui-même ce moment important. Il a dit : « la mort est l’acte de liberté la plus grande de l’homme ». Comment dire cela en voyant la fin de sa vie arriver, de façon inéluctable ? Il a répété : « la mort est l’acte de liberté la plus grande de l’homme ». Et il a ajouté : « par la mort nous entrons dans l’amour de Dieu. » Alors P. Alain a parlé avec émotion de cet amour. « C’est inimaginable, disait-il. Dans sa passion, Dieu s’est donné à fond et cela par amour pour nous. C’est inouï ! » P. Alain a mis sa souffrance à l’intérieur de cet amour, de ce don de Dieu. Cela relativisait aussi sa propre souffrance : « ma petite souffrance, ma toute petite souffrance, par rapport à ce que Jésus a souffert et que d’autres souffrent ». Souvent, P. Alain a dit : ma maladie, c’est ma Pâques, c’est mon passage, un « processus pascal ». Il avait appris à accueillir les événements. Ces événements n’étaient pas nécessairement des choses énormes, ni seulement sa maladie. C’étaient souvent plutôt de toutes petites choses, comme les mésanges qui venaient manger son petit déjeuner sur l’appui de fenêtre ! Jouir ensemble d’une belle photo. Ecouter ensemble un morceau de musique. Relire avec lui un passage d’un livre ou d’une de ses homélies. Il sentait le besoin de partager ses souvenirs, ses soucis. En faisant ainsi le tour de sa vie, il se préparait à la quitter, à entrer dans une nouvelle étape. Trois jours avant de mourir, en tournant les yeux vers les deux frères qui étaient auprès de lui, il a dit sobrement mais en appuyant sur chaque syllabe : « merci ; merci ». Dans ce merci se trouvait tout son corps, tout son cœur et toutes ses forces des derniers moments. 
P. Alain, sa vie durant, a vécu dans la confiance que l’homme est sauvé. Mais sa foi en la miséricorde est passée aussi par la purification de l’épreuve. L’épreuve des deuils. A commencer par le deuil de sa maman, très vite, trop vite, il était encore enfant. Le deuil aussi de son attrait pour la vie missionnaire, jusqu’au moment où il comprit qu’il pouvait vivre cet appel dans une vie contemplative, comme la petite Thérèse de Lisieux. Le deuil des études : il avait étudié la liturgie à Rome, mais en rentrant à Orval, la communauté, en plein renouveau après le concile Vatican II, vivait de fortes tensions autour de la liturgie. Il s’est toujours senti frustré de ne pas pouvoir donner ce qu’il avait reçu dans sa formation. Le deuil ensuite de certains de ses frères qui pour des raisons très différentes ont quitté la vie monastique. La période de turbulence qu’ont traversé l’Eglise et sa propre communauté a fortement mis à l’épreuve sa fidélité. Il a utilisé les moyens spirituels et humains pour rester dans sa voie. C’était en partie une voie du silence , un peu à distance, quelquefois difficile à comprendre et donc pas toujours comprise. Il en souffrait. Il en râlait. C’est seulement à la fin de sa vie qu’il a pu en parler librement, en faisant le tri entre ce qui était à refaire et pas à refaire ; en demandant lucidement pardon. Il est resté fidèle aussi à certaines intuitions, content que des choses irréalisables à l’époque soient maintenant possibles.
Un autre aspect qui le caractérisait était son ouverture à l’art, notamment la peinture et l’architecture. A un âge avancé, il est parti à l’université de Louvain pour suivre des cours en histoire de l’art. Il était étonnamment ému par les tableaux de l’Annonciation, un de ses thèmes préférés (la maman encore et le mystère de la vie !). Les primitifs flamands avaient sa prédilection. En allant un jour avec lui à Campénéac – communauté où il était aumônier – nous nous sommes arrêtés à Chartres. Et nous sommes revenus par Amiens (petit détour). Il ne voulait pas rater l’occasion de voir la cathédrale la plus classique de l’art gothique. Mais il voulait aussi faire ses adieux à la mer. Nous sommes donc passés  par Cabourg et Deauville. C’était tout de même « plus ou moins » sur le chemin. (Nous étions bien complices. Mais je vous raconte trop de secrets !) P. Alain aimait écouter la musique. Sans être spécialiste, il la goûtait. Il ne se lassait pas du Dixit Dominus de Haendel, avec une prédilection pour les interprétations de Michel Corboz, dont il admirait la personnalité. Mais aussi Bach, Beethoven, Mahler… Il me disait souvent : « écoute au moins quelques mesures avec moi »… sachant très bien qu’après ces premières mesures on écouterait encore beaucoup d’autres mesures. Il savait comment s’y prendre. Quand je le quittais, un peu culpabilisé de m’avoir retenu, il me disait alors : « tu ne diras pas que tu regrettes d’avoir écouté ça ! » Et comment donc !
J’ai mentionné Campénéac. Après quelques mois à Blauvac, en Provence, P. Alain est allé à Campénéac, où il est resté presque douze ans. Ce fut une des périodes les plus heureuses de sa vie et je remercie ici les sœurs venues spécialement de Bretagne pour assister aux funérailles. P. Alain a profondément aimé la communauté et la sympathie était réciproque. Je crois qu’il a su garder un parfait équilibre entre la discrétion et une présence bien réelle, notamment par ses homélies (brèves, bien tournées, toujours actuelles et intéressantes). Campénéac est devenu sa deuxième maison. Encore ces derniers mois, quand il disait « chez nous », je devais souvent lui demander de spécifier : chez nous à Orval ou chez nous à Campénéac ? Il a aussi accompagné beaucoup de personnes à l’aumônerie, des personnes très différentes venant parfois de loin. Et par les homélies qu’il répandait sur son blog, il a vécu quelque peu sa vocation de missionnaire. En effet, des messages d’autres continents lui parvenaient pour demander conseils ou prières. 
Je pense pouvoir dire que Campénéac l’a préparé à retrouver sa propre communauté. Il est vrai aussi qu’en douze ans, la communauté d’Orval a beaucoup changé. Mais, rentrant chez nous, P. Alain lui-même a su aborder la réalité tout autrement qu’auparavant. Positivement. Et même : avec émerveillement.
Le but d’une homélie n’est pas de raconter toute la vie de quelqu’un. Je me contente de ces quelques flashes. Ils illustrent bien, je pense, cette phrase que nous avons entendue dans la deuxième lecture : « Dieu a voulu par là démontrer (…) l’extraordinaire richesse de sa grâce, par sa bonté pour nous dans le Christ Jésus. » Avoir des exemples devant nous, comme celui de P. Alain, nous aide à voir Dieu à l’œuvre dans nos vies.
Cette eucharistie veut être une véritable action de grâce. Moi aussi, je dis au nom de nous tous, « merci » à P. Alain. Et, au nom de la communauté, je dis merci à tous ceux et toutes celles qui sont restés proches de P. Alain et qui l’ont aidé à continuer courageusement sur le chemin de sa vie, pour arriver à une conclusion si belle, qui est en même temps un départ qui ne connaîtra plus de fin.
Merci surtout à Dieu, Seigneur de la vie, Seigneur de la beauté et de toute bonté… Merci.


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