Esprit

"Qu'Il nous amène tous ensemble à la vie éternelle !"

Règle de St Benoît


Mémoire des frères décédés de la communauté :

Frère Alain (1928-2013)

Frère Alain (Marcel Naomé), né à Bruxelles le 5 juillet 1928, décédé à Orval le jeudi 22 août.

Août est le moment des moissons : en ce jeudi 22 août 2013, nous offrons entre les mains de Dieu notre frère Alain, fruit mûr d’une longue vie monastique parmi nous.
Né à Bruxelles le 5 juillet 1928, frère Alain a rejoint la communauté d’Orval en septembre 1947. Il fut ordonné prêtre le 20 août 1955.
Très sensible à la liturgie, en particulier à l’eucharistie, il vibra au renouveau apporté par le Concile Vatican II.
Il se dévoua longtemps dans les différentes formes de l’accueil, que ce soit dans les camps, au chalet, à l’hôtellerie ou encore au magasin.
Durant les dernières années, il assuma le service d’aumônier auprès de communautés de moniales d’abord à Blauvac, puis à la Joie Notre-Dame (Campénéac).
Malade, il revint au bercail en 2012, pour y achever sa course. Témoignant d’une réconciliation en profondeur, il a marché paisiblement au-devant de « notre sœur la mort corporelle », rayonnant sa foi auprès de tous ceux qui l’ont approché.
Que le Seigneur l’accueille aujourd’hui auprès de lui dans son Royaume.



Veillée de prière 23 août 2013

Mes sœurs, mes frères, nous voici réunis dans la prière autour de notre frère Alain. Relisons quelques aspects de ce don que sa vie a représenté pour notre communauté et pour beaucoup d’autres. Et rendons grâce à Dieu, le donateur de tout don.

1/ Notre frère est entré au monastère en 1947. Que de changements depuis lors dans le monde, dans le contexte culturel et ecclésial, dans le monastère même. Quelle souplesse il a fallu à notre frère pour naviguer à travers récifs, tourbillons et autres risques de naufrage pour aboutir au grand calme des dernières années.

2/ Notre frère s’est beaucoup investi dans l’accueil du scoutisme et des camps pour jeunes, dans l’accueil au chalet des familles avec enfants, dans les camps prière… Puis dans l’accueil à l’hôtellerie. Puis encore au magasin, ou dans les expositions culturelles. Toujours et partout il cherchait à transmettre le feu qui l’animait.

3/ Frère Alain aimait la liturgie, elle fut pour lui le lieu de belles découvertes mais aussi de grandes souffrances. Ses homélies concises, sobres et percutantes témoignant d’une foi solide ont marqué beaucoup de personnes.

4/ Pour la personnalité originale de notre frère, la vie communautaire ne fut pas toujours facile. Des temps d’enthousiasmes alternaient avec des temps de déception sinon d’amertume… Le temps de sa maladie qu’il eut la chance de pouvoir vivre au milieu de ses frères fut d’autant plus précieux : il a pu entrer dans une progressive réconciliation en profondeur avec chacun.

5/ Frère Alain fut envoyé comme aumônier auprès de deux monastères de moniales. Sa fibre pastorale trouva dans ce service un terrain d’épanouissement. Beaucoup de personnes venaient le rencontrer, elles recevaient auprès de lui une écoute amicale qui était force pour leur vie.

6/ Se présenta une dernière étape, celle de la maladie inéluctable. Il assuma simplement sa place de malade, se préparant de plus en plus clairement, dans la paix et même avec humour, à son passage pascal, entouré de ses frères et de nombreuses personnes amies. Son départ devenait ainsi pour nous tous une parole vivante de paix et d’espérance.



Homélies pour les funérailles de Frère Alain, le samedi 24 août 2013


lectures : Eph 2, 4-10, Jn 3, 16-17


Frères et Sœurs, l’évangile que nous venons d’entendre correspond à ce que P. Alain a gardé comme idée principale et essentielle à la fin de sa vie. Le samedi 10 août, après avoir reçu le sacrement des malades, il a verbalisé ce que signifiait pour lui-même ce moment important. Il a dit : « la mort est l’acte de liberté la plus grande de l’homme ». Comment dire cela en voyant la fin de sa vie arriver, de façon inéluctable ? Il a répété : « la mort est l’acte de liberté la plus grande de l’homme ». Et il a ajouté : « par la mort nous entrons dans l’amour de Dieu. » Alors P. Alain a parlé avec émotion de cet amour. « C’est inimaginable, disait-il. Dans sa passion, Dieu s’est donné à fond et cela par amour pour nous. C’est inouï ! » P. Alain a mis sa souffrance à l’intérieur de cet amour, de ce don de Dieu. Cela relativisait aussi sa propre souffrance : « ma petite souffrance, ma toute petite souffrance, par rapport à ce que Jésus a souffert et que d’autres souffrent ». Souvent, P. Alain a dit : ma maladie, c’est ma Pâques, c’est mon passage, un « processus pascal ». Il avait appris à accueillir les événements. Ces événements n’étaient pas nécessairement des choses énormes, ni seulement sa maladie. C’étaient souvent plutôt de toutes petites choses, comme les mésanges qui venaient manger son petit déjeuner sur l’appui de fenêtre ! Jouir ensemble d’une belle photo. Ecouter ensemble un morceau de musique. Relire avec lui un passage d’un livre ou d’une de ses homélies. Il sentait le besoin de partager ses souvenirs, ses soucis. En faisant ainsi le tour de sa vie, il se préparait à la quitter, à entrer dans une nouvelle étape. Trois jours avant de mourir, en tournant les yeux vers les deux frères qui étaient auprès de lui, il a dit sobrement mais en appuyant sur chaque syllabe : « merci ; merci ». Dans ce merci se trouvait tout son corps, tout son cœur et toutes ses forces des derniers moments. 
P. Alain, sa vie durant, a vécu dans la confiance que l’homme est sauvé. Mais sa foi en la miséricorde est passée aussi par la purification de l’épreuve. L’épreuve des deuils. A commencer par le deuil de sa maman, très vite, trop vite, il était encore enfant. Le deuil aussi de son attrait pour la vie missionnaire, jusqu’au moment où il comprit qu’il pouvait vivre cet appel dans une vie contemplative, comme la petite Thérèse de Lisieux. Le deuil des études : il avait étudié la liturgie à Rome, mais en rentrant à Orval, la communauté, en plein renouveau après le concile Vatican II, vivait de fortes tensions autour de la liturgie. Il s’est toujours senti frustré de ne pas pouvoir donner ce qu’il avait reçu dans sa formation. Le deuil ensuite de certains de ses frères qui pour des raisons très différentes ont quitté la vie monastique. La période de turbulence qu’ont traversé l’Eglise et sa propre communauté a fortement mis à l’épreuve sa fidélité. Il a utilisé les moyens spirituels et humains pour rester dans sa voie. C’était en partie une voie du silence , un peu à distance, quelquefois difficile à comprendre et donc pas toujours comprise. Il en souffrait. Il en râlait. C’est seulement à la fin de sa vie qu’il a pu en parler librement, en faisant le tri entre ce qui était à refaire et pas à refaire ; en demandant lucidement pardon. Il est resté fidèle aussi à certaines intuitions, content que des choses irréalisables à l’époque soient maintenant possibles.
Un autre aspect qui le caractérisait était son ouverture à l’art, notamment la peinture et l’architecture. A un âge avancé, il est parti à l’université de Louvain pour suivre des cours en histoire de l’art. Il était étonnamment ému par les tableaux de l’Annonciation, un de ses thèmes préférés (la maman encore et le mystère de la vie !). Les primitifs flamands avaient sa prédilection. En allant un jour avec lui à Campénéac – communauté où il était aumônier – nous nous sommes arrêtés à Chartres. Et nous sommes revenus par Amiens (petit détour). Il ne voulait pas rater l’occasion de voir la cathédrale la plus classique de l’art gothique. Mais il voulait aussi faire ses adieux à la mer. Nous sommes donc passés  par Cabourg et Deauville. C’était tout de même « plus ou moins » sur le chemin. (Nous étions bien complices. Mais je vous raconte trop de secrets !) P. Alain aimait écouter la musique. Sans être spécialiste, il la goûtait. Il ne se lassait pas du Dixit Dominus de Haendel, avec une prédilection pour les interprétations de Michel Corboz, dont il admirait la personnalité. Mais aussi Bach, Beethoven, Mahler… Il me disait souvent : « écoute au moins quelques mesures avec moi »… sachant très bien qu’après ces premières mesures on écouterait encore beaucoup d’autres mesures. Il savait comment s’y prendre. Quand je le quittais, un peu culpabilisé de m’avoir retenu, il me disait alors : « tu ne diras pas que tu regrettes d’avoir écouté ça ! » Et comment donc !
J’ai mentionné Campénéac. Après quelques mois à Blauvac, en Provence, P. Alain est allé à Campénéac, où il est resté presque douze ans. Ce fut une des périodes les plus heureuses de sa vie et je remercie ici les sœurs venues spécialement de Bretagne pour assister aux funérailles. P. Alain a profondément aimé la communauté et la sympathie était réciproque. Je crois qu’il a su garder un parfait équilibre entre la discrétion et une présence bien réelle, notamment par ses homélies (brèves, bien tournées, toujours actuelles et intéressantes). Campénéac est devenu sa deuxième maison. Encore ces derniers mois, quand il disait « chez nous », je devais souvent lui demander de spécifier : chez nous à Orval ou chez nous à Campénéac ? Il a aussi accompagné beaucoup de personnes à l’aumônerie, des personnes très différentes venant parfois de loin. Et par les homélies qu’il répandait sur son blog, il a vécu quelque peu sa vocation de missionnaire. En effet, des messages d’autres continents lui parvenaient pour demander conseils ou prières. 
Je pense pouvoir dire que Campénéac l’a préparé à retrouver sa propre communauté. Il est vrai aussi qu’en douze ans, la communauté d’Orval a beaucoup changé. Mais, rentrant chez nous, P. Alain lui-même a su aborder la réalité tout autrement qu’auparavant. Positivement. Et même : avec émerveillement.
Le but d’une homélie n’est pas de raconter toute la vie de quelqu’un. Je me contente de ces quelques flashes. Ils illustrent bien, je pense, cette phrase que nous avons entendue dans la deuxième lecture : « Dieu a voulu par là démontrer (…) l’extraordinaire richesse de sa grâce, par sa bonté pour nous dans le Christ Jésus. » Avoir des exemples devant nous, comme celui de P. Alain, nous aide à voir Dieu à l’œuvre dans nos vies.
Cette eucharistie veut être une véritable action de grâce. Moi aussi, je dis au nom de nous tous, « merci » à P. Alain. Et, au nom de la communauté, je dis merci à tous ceux et toutes celles qui sont restés proches de P. Alain et qui l’ont aidé à continuer courageusement sur le chemin de sa vie, pour arriver à une conclusion si belle, qui est en même temps un départ qui ne connaîtra plus de fin.
Merci surtout à Dieu, Seigneur de la vie, Seigneur de la beauté et de toute bonté… Merci.


Frère Yowani (1946-2012)

Frère Yowani Monsembula

Moine d’Orval 1993-2012

Ce mercredi 25 janvier 2012, après une longue maladie, notre frère Yowani a remis son dernier souffle  entre les mains du Maître de la Vie. Ce geste du don de sa vie couronne comme un fruit mûr un itinéraire marqué par l’engagement de tout son être au service du Seigneur, d’abord comme prêtre du diocèse d’Inongo, au Congo, où il a été ordonné le 1 octobre 1972, puis comme moine d’Orval, où il a fait sa profession solennelle, le 11 juillet 1998.

Né le 8 août 1946, Yowani avait choisi en 1993 de quitter sa famille et son pays pour vivre la vie cistercienne dans notre communauté, où il a apporté la joie et la chaleur de l’Afrique. Devenu de plus en plus infirme et dépendant, il continuait à rayonner, toujours simplement content de ce qui lui était donné. Quelques jours avant son départ, il répétait encore : Je suis comblé.


Prière à la veillée d’adieu (27 janvier)

Mes sœurs, mes frères, unissons-nous dans la prière autour de notre frère Yowani
R/ A toi, Dieu, notre louange.
1/ Frère Yowani, tu es venu de loin, inattendu, tu nous as surpris de bien des manières, tu nous as appelés à élargir notre cœur, à nous ouvrir à ta culture, à ton pays et son histoire. Nous avons reçu de toi ta famille, tes amis de là-bas et d’ici.
Merci pour tous ces dons.  Et béni soit le Père du ciel, source de tous les dons.

2/ Frère Yowani, tu as vécu parmi nous, avec ta joie, ta lumière, ta chaleur. Avec tes attentes et tes exigences. Avec ta souffrance et ta compassion. Partageant notre vie communautaire tissée de pardon et de fête.
Merci pour le frère que nous avons trouvé en toi. Et béni soit le Père qui t’a donné à notre communauté durant ces 20 années de ta vie.

3/ Frère Yowani, tu as adopté notre communauté et notre genre de vie, tu as pris la nationalité belge, mais tu restais comme Abraham un exilé, loin de la terre qui t’a vu naître, loin de ta famille et des événements joyeux ou douloureux qu’elle vivait.  Mais comme Abraham  toujours tu as témoigné de la vraie terre promise que tu attendais.
Merci pour ton témoignage, et béni soit le Père qui nous promet à tous son royaume.

4/ Frère Yowani, tu as servi parmi nous de bien des manières, dans les multiples tâches de la vie fraternelle : en particulier autour de la table de la communauté, autour de la table des hôtes, ou encore autour de la table de l’autel.
Merci pour ces divers services que tu as accompli de tout ton cœur, et béni soit le Père céleste qui t’a confié ces divers ministères.

5/ Frère Yowani, nous avons tous été surpris par cette insidieuse sclérose qui depuis trois années t’a progressivement réduit à l’impuissance. Longtemps personne n’en comprenait les symptômes. Tu as accepté humblement cette incompréhension, et à Banneux, tu as partagé doucement,  joyeusement même, la condition de dépendance des personnes âgées et diminuées. Et toujours tu nous a accueillis  avec simplicité même  lorsque nous étions bien maladroits. Et dans tes derniers jours encore tu disais : Je suis comblé.
Merci pour cette place que tu as tenue, et béni soit le Père qui nous a ainsi donné par toi une précieuse parole de vie.

 


Homélie des funérailles de frère Yowani  Le samedi 28 janvier 2012.

Frères et sœurs, j’ai choisi cet évangile à cause des derniers mots « Mon joug est doux, mon fardeau léger ». Ils ne se trouvent pas dans le lectionnaire pour les funérailles, mais je les ai réintégrés. On devine pourquoi les liturgistes ont coupé le texte avant cette phrase. Qui oserait de lui-même appliquer ces mots à quelqu’un qui a souffert longtemps ? Mais ce sont les mots que Fr. Yowani m’a répété quelques jours avant de partir en clinique, quand il était déjà conscient de sa situation et ne se faisait plus guère d’illusion. Quand on est devant la mort, les façades tombent et seul ce qui est vrai reste debout. Je crois que Yowani a prononcé ces mots en vérité, parce qu’il acceptait alors sa maladie comme quelque chose que le Seigneur lui donnait, pour le rendre semblable à Jésus sur la croix. Mais suivre Jésus de cette façon avait pour Fr. Yowani quelque chose de doux parce que c’était Jésus qui portait le fardeau avec lui.

Ceux qui rendaient visite à Yowani savent qu’il a vécu pendant longtemps sa maladie dans la dénégation. Il allait guérir et quand la guérison devenait improbable il y aurait un miracle. « Tu verras – disait-il – il y aura un miracle. Dieu est bon ». J’ai prudemment fait remarquer que par définition les miracles ne courent pas les rues. Je lui demandais donc : « Et si Dieu ne fait pas de miracle, seras-tu fâché contre Lui ? ». – « Oh non, disait-il, que sa volonté soit faite. » Et d’expliquer : « Je regarde la croix, et quand je vois tout ce que Jésus a souffert pour nous et aussi pour moi, je dis : voilà, je n’avais jamais vraiment souffert dans la vie. C’est maintenant mon tour. Maintenant je comprends ceux qui souffrent. Et plus je regarde Jésus, plus je l’aime. »

Jésus sur la croix, Yowani l’a souvent regardé, contemplé, surtout ces derniers mois. Yowani était un homme avec une vie spirituelle simple. Il ne se posait pas trop de questions théologiques, malgré sa formation qui était allé jusqu’à un doctorat à Rome. Il s’en tenait à la lecture priante de la bible, au chapelet, au chemin de croix, et il se confiait à quelques saints. Quand il ne pouvait plus tenir son chapelet entre les mains à cause de la paralysie, il faisait ce qu’on pourrait appeler « le tour de la croix ». En regardant la tête de Jésus il priait le Notre Père. Et ensuite, il faisait deux fois le tour des cinq plaies de Jésus : cela faisait dix Je vous salue, Marie. Pour le taquiner, je lui disais : « Et quand il n’y a pas de crucifix, comment tu fais ? Il répondait en souriant : « Je connais tellement bien Jésus que je le vois les yeux fermés. » Il est sûr que l’image de Jésus crucifié s’est imprimée dans son esprit et dans son cœur.

Yowani était aussi très fidèle à l’office divin, aux heures de la prière monastique. Les dernières années, il reprenait la prière du bréviaire, comme il l’avait fait comme prêtre avant d’être moine. Quand on arrivait dans sa chambre à Banneux, le bréviaire était toujours ouvert à la bonne page. Plusieurs fois, nous avons prié avec lui l’office suivant.
Dans cette identification à Jésus souffrant, Jésus priant son Père et intervenant pour les hommes, Yowani a trouvé une nouvelle liberté. Ce n’était pas gagné d’avance. Depuis le début de sa vie religieuse, il vivait une obéissance très volontaire. Il ne voulait rien faire sans être sûr que c’était par obéissance, ou plutôt ce qu’il considérait comme obéissance. Petit à petit, dans la maladie, il est devenu plus libre, il a retrouvé la spontanéité. Son obéissance est devenue abandon au Maître de la vie. Ainsi Fr. Yowani pouvait recevoir à chaque instant ce qui lui était donné, non plus par principe, mais de tout cœur. La dépendance progressive qu’il était obligé de vivre à cause de sa maladie ne devait pas être facile. Être lavé et nourri par des infirmières n’était certainement dans son programme de départ. Il a accepté cette dépendance croissante sans révolte, sans le moindre reproche. Il remerciait constamment le personnel de la maison de soins. J’entends encore une infirmière dire : « Mais, Frère Yowani, il ne faut pas dire merci tout le temps ; je ne fais que mon métier. » Yowani ripostait : « Je te dis merci quand même ».  Il voyait le Maître de la vie partout et toujours. Yowani a répété jusqu’au bout : « la vie est belle ». Il me le disait en latin : « vita pulchra est… pulcherissima est (elle est très belle) »… « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux tout petits. »

Nous pourrions longuement continuer sur ce thème. Mais je voudrais retourner à la première lecture : « Aimons-nous les uns les autres. » Le mot amour a été prononcé des milliers de fois par Yowani. Comme aussi : « Tout pour mes frères ». Et c’était bien au-delà de « tout » ce que nous lui demandions. Surtout ces dernières années, quand il n’avait « plus rien d’autre à faire », Yowani priait tous les jours pour notre communauté. Il faisait mentalement « le tour des frères ». Et avec notre visage devant lui il priait pour chacun. Il m’a parlé souvent de cette prière pour sa communauté et c’est peut-être alors seulement que j’ai compris à quel point il nous aimait. Quand on le quittait il insistait : « il faut saluer tous les frères, mille bisous à chacun »… ce que nous pouvions difficilement exécuter à la lettre.
Yowani n’a jamais dit un mot de mal de quelqu’un. Il est rare qu’on puisse dire cela de quelqu’un de façon aussi catégorique. Comme tout le monde, il subissait des injustices. Mais il pardonnait immédiatement et s’humiliait même quand il croyait que cela aiderait à améliorer la situation. Il avait une attention spéciale pour les frères malades et leur offrait sa gentillesse, fidèlement.

Et pourtant, Fr. Yowani n’a jamais oublié sa culture d’origine. N’avait-il pas été prêtre à Inongo durant vingt ans, aussi longtemps qu’il aura été moine ? Il faisait un mélange tout à fait original (et – à vrai dire – pas vraiment imitable) entre la culture européenne et africaine. Il était européen d’adoption et naturalisé belge. Il a particulièrement aimé l’Italie et l’Allemagne, deux pays dont il parlait la langue et où il a cultivé l’amitié. Pour certaines choses il était plus européen que nous. Nous aurions voulu qu’il garde un peu plus sa spontanéité africaine. Mais Yowani mettait des freins, parce qu’il croyait qu’on ne fait pas certaines choses en Europe. Il était  très organisé et d’une ponctualité imbattable, même un peu maniaque sur le bord. Il avait une théologie bien romaine. Huit ans d’études dans la Ville éternelle laissent des traces éternelles ! Yowani est aussi resté très reconnaissant pour le travail des missionnaires belges au Congo et il a gardé beaucoup d’amis parmi les missionnaires, prêtres et religieuses. Il est vrai qu’il leur devait beaucoup. Ses parents étaient des protestants très ouverts. Yowani aimait parler de sa maman, dont il admirait la bonté et la générosité. Elle était son modèle. Quand Yowani a opté pour le catholicisme sa maman le réveillait chaque matin pour qu’il puisse aller à la messe, en faisant je ne sais combien de kilomètres à pied. L’eucharistie est toujours restée au centre de sa vie. Il y a quelques mois encore, au home Saint-Antoine à Banneux, où il a été merveilleusement soigné et aimé, il impressionnait le personnel par la ténacité avec laquelle il voulait aller au sanctuaire marial pour la messe de l’après-midi à 4 :00. Un jour, il y avait une pluie torrentielle. On a constaté qu’il était tout de même parti ; à son retour l’aide-soignant a dû verser dans le lavabo l’eau qui remplissait ses souliers. Pour Yowani, cela n’avait aucune importance. Il voulait aller à la messe et il était content d’y être allé.

Mais revenons à son côté africain. Vous avez déjà compris qu’il avait quelque chose de paradoxal. Malgré son attachement à son pays et aux gens de son peuple, Yowani n’a jamais accepté de retourner en Afrique. Nous l’avons pourtant invité à le faire et nous avons insisté. En même temps il suivait les nouvelles et restait en contact avec beaucoup de monde. Il souffrait aussi à cause de l’injustice et de la pauvreté qui minent son pays. Il suivait de près le ministère pastoral du Cardinal Laurent Monsengwo, archevêque de Kinshasa et membre de sa famille, ainsi que de Mgr Philippe Nkiere Kena, ami de longue date et pasteur actuel de son diocèse, qui témoigne sa reconnaissance par sa présence parmi nous. Encore merci de tout cœur, Monseigneur. Notre seul frère africain part. Mais ce ne doit pas être la fin de notre relation avec l’Afrique et notamment avec vous.

Yowani a terminé sa course sur la terre. Trop vite pour nous, parce que trop jeune. A-t-il « bouclé la boucle » ? L’expression ne me semble pas juste. Parce que la vie n’est pas vraiment une boucle. On ne revient jamais au point de départ. La vie est un chemin et il y a du neuf. Ce qu’il y a de nouveau maintenant pour notre Fr. Yowani est qu’il voit en réalité le visage de Jésus, ce visage qu’il a si souvent contemplé avec ses yeux d’homme. Yowani nous invite à aller le même chemin, à aller chacun son chemin. Il nous invite certainement à nous nourrir du corps et du sang de Jésus, notre sauveur.

Oui, tout est réuni pour que nous vivions comme une réelle action de grâce cette eucharistie autour du corps de Fr. Yowani. Nous confierons son corps à la terre. Mais une fraternité plus forte et plus directe peut se vivre maintenant dans la communion des saints.

Frère Raphaël (1919-2011)

En ce mercredi 5 octobre 2011, notre frère Raphaël (Jacques BOULET) est arrivé au terme de son itinéraire sur terre.
Il est entré enfin, selon son grand désir, dans la maison du ciel où notre Père l’a accueilli en sa tendresse.

Né à Rixensart en 1919, frère Raphaël est entré au monastère en 1937. Il y a mené une vie de fidélité assidue à la prière et au travail. Pendant plus de 32 ans, il a mis ses nombreux talents au service de la brasserie. Élu abbé en 1966, il ne se sentait à l’aise pour cette tâche et reprit simplement sa place de frère parmi des frères. Ayant reçu à son entrée le nom d’un ange, il témoigna parmi nous de beaucoup de patience et de douceur, ce qui lui valut de nombreuses amitiés parmi tous ceux qu’il fréquenta dans ses relations de travail.

Que Raphaël et les saints anges l’accueillent dans la joie de Dieu.


Prière lors de la veillée (vendredi 7 octobre)

Notre frère Raphaël vient de nous quitter, quelques jours après la fête de son saint patron Raphaël et de tous les anges. Ne pourrions-nous pas dire qu’avec notre frère un ange est passé parmi nous… porteur pour nous d’un message de Dieu ?
R/ Seigneur, nous te rendons grâce.
1/ Dans la Bible, l’ange Raphaël se fait le compagnon de chemin et le guide du jeune Tobie… Notre frère Raphaël fut pour nous un bon compagnon de chemin, et pour chacun de nous il demeure une figure lumineuse de la voie monastique. Béni,
sois-tu, Seigneur.
2/ Durant 32 ans, notre frère assuma d’un cœur égal la lourde responsabilité de la brasserie. Là comme en tous ses autres services, il se montra soigneux, précis, serviable. Son exemple d’abnégation et de fidélité nous stimule. Béni, sois-tu,
Seigneur.
3/ Notre frère vécut toujours comme un frère parmi des frères, dans la simplicité et la stabilité. Homme calme, discret et doux, il traversa la paix au cœur les hauts et les bas de la vie communautaire au long de près de trois quarts de
siècle. Béni sois-tu, Seigneur.
4/ Homme assidu à la prière, lisant de manière suivie quelques livres bien choisis, dans la continuité et la régularité, frère Raphaël fut à sa manière un pilier de notre communauté. Béni, sois-tu, Seigneur.
5/ Affable et courtois en toutes circonstances et avec tous, fr. Raphaël offrait une oreille et un cœur attentifs à tant de gens qui aimaient le rencontrer et bénéficier de ses conseils et de sa paix. Béni, sois-tu, Seigneur.
6/ Dans la maison de soin où il résidait depuis quelques mois, il demeurait égal à lui-même. Il perdait parfois la conscience claire des temps, des lieux, des noms, mais il accueillait chacun avec un sourire d’ange, et un humour fin et malicieux qui faisait du bien à tous ceux qui l’approchaient. Béni, sois-tu, Seigneur.
7/ Depuis un an ou deux, il ne tenait plus en place, souvent il faisait ses valises et voulait partir, aller à la gare, pour « rentrer chez lui », était-ce le pays de son enfance, était-ce Orval, le lieu de toute sa vie, était-ce – enfin ! – la maison paternelle de Dieu ? Il y est accueilli désormais dans la joie par saint Raphaël et tous les anges et tous les frères qui l’ont précédé. Béni, sois-tu, Seigneur.



Homélie pour les funérailles (samedi 8 octobre)

« Je suis le chemin, la vérité et la vie ». Ces paroles de Jésus ont résonné très tôt dans le cœur de notre Père Raphael. A dix-huit ans déjà, il sent l’appel à la vie monastique. A cette époque ce n’était pas une exception. Ce que nous pouvons
considérer comme plus exceptionnel est la fidélité de Père Raphael. Il a vécu la stabilité dans sa communauté durant 74 ans, cela fait trois quarts de siècle. Et le mot stabilité a bien tout son sens dans la vie de notre frère. C’était un trait de sa conception monastique.

Jésus s’appelle le « chemin ». Pour P. Raphael cela s’est traduit dans un long cheminement intérieur. Mais la voie à suivre était pour P. Raphael probablement plus sinueuse qu’il ne se l’était imaginé en entrant à Orval. (La vie n’est jamais comme on la rêve.) Les années de la deuxième guerre mondiale et son séjour à Notre-Dame du Désert en France ; son long travail à la brasserie (pendant 32 ans) ; les années d’après-concile qui ont si fortement marqué notre communauté ; en cette même période l’abbatiat de P. Raphael, bref mais fécond ; puis l’économat, suivi de longues années de « repos » où il continuait à travailler de son mieux…
P. Raphael a tout vécu avec intensité, mais aussi en gardant une place discrète, on aurait dit celle d’un observateur, s’il n’avait pas eu en même temps des fonctions de responsabilité et l’obligation de prendre beaucoup de décisions. Pas toujours facile pour un grand timide. P. Raphael était paralysé quand il devait parler en public. Il fuyait les rencontres trop nombreuses. Mais sa timidité se doublait d’une option bien consciente. P. Raphael avait quelque chose d’un sage. Il ne disait pas grand-chose, mais n’en pensait pas moins. Et quand on demandait son opinion, il était capable de la livrer, sans jamais hausser le ton. Cette sagesse le rendait proche. Pour beaucoup de frères de la communauté il était le confesseur ou le conseiller spirituel. Il l’était aussi pour des personnes de l’extérieur. Un ami fidèle. Quand Jacques Boulet recevait comme nom de religieux celui de l’archange Raphael, le Père Abbé était prophète sans le savoir. Raphael veut dire en hébreu : Dieu guérit. Comme un ange gardien aux côtés de Tobie, Père Raphael a accompagné beaucoup de personnes sur leur chemin. Il était pour elles toujours un élément de paix et souvent de guérison. La pauvreté, il l’aimait. Il s’est toujours battu contre des choses qu’il n’estimait pas nécessaire. Il était solidaire avec les personnes économiquement pauvres. Le côté trop capitaliste de notre société lui faisait problème. Père Raphael évoluait avec son temps et je me suis souvent demandé comment il y réussissait, malgré son âge, lui qui ne sortait jamais. Il est vrai qu’il avait un petit complexe de ne pas avoir fait des études. Complexe en fait inutile pour quelqu’un d’aussi d’intelligent et ouvert. Bien sûr il n’évoluait pas dans tous
les domaines. Il pouvait être têtu, notamment dans le domaine pratique, où il se sentait plus sur son terrain. En cela il partageait peut-être le scepticisme de Qohélet, un des grands sages de l’Ancien Testament. Mais il était conscient d’être
dépassé et, tout en gardant sa conviction, laissait faire les autres sans s’y mêler.

Pour nous – et n’est-ce pas son plus grand cadeau ? – Père Raphael restera un modèle dans la vie monastique. Il était fidèle à la prière. Il aimait beaucoup chanter. Il était présent à toutes les réunions communautaires, et cela jusqu’à un âge très avancé. Il a rendu service jusqu’en ces dernières années, simplement, sans faire beaucoup de bruit. Il est parti à la maison de soins, fin avril, en prenant son psautier, dont il ne se séparait pas. Il ne pouvait plus se concentrer sur le texte, mais les psaumes avaient été toute sa vie. Il avait un grand sens de l’obéissance et, là encore, sans se faire remarquer. Le jour de samedi saint je lui ai annoncé que le moment était venu pour aller à Banneux, au Carrefour Saint-Antoine. P. Raphael était dans un moment de grande lucidité. Nous en avons parlé longuement. A la fin je lui ai demandé comment il se sentait. Il a répondu : « L’idée ne m’enchante pas. Mais tu sais bien ce qui vaut mieux pour moi. » C’était simple, clair et bref. Je pense que P. Raphael a dit plusieurs fois dans sa vie cette phrase. Toujours il obéissait et essayait d’assumer des décisions prises par d’autres. Ce n’était pas toujours facile. Cette sobriété a marqué toute sa vie spirituelle. P. Raphael ne partait jamais dans de grandes envolées lyriques. Ce n’était pas son genre. Mais il était ferme et solide dans la foi. Fidèle à la prière. Fidèle à ses frères. Cette vie sans prétention, mais avec respect et courtoisie pour tout le monde, restera pour nous une lumière.
Merci, Seigneur, de nous avoir donné Père Raphael.

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