Esprit

Textes cisterciens du 12e siècle

Méditations de maîtres spirituels cisterciens


Les premiers cisterciens ont transmis à leurs successeurs un bel héritage de textes d'une grande richesse humaine et spirituelle. Sous cette rubrique, nous vous proposerons au fil de l'année des textes choisis, capables encore de nourrir notre quête spirituelle contemporaine.

Pour l'Avent

Le texte qui suit est de Guerric d'Igny. Entré au monastère de Clairvaux vers 1120, Guerric devint en 1138 le père abbé du monastère de Igny (à 20 km de Reims). Il a toujours été considéré comme un maître de sagesse, un maître spirituel, qui peut aujourd'hui encore nous aider dans notre combat spirituel.

Les trois avènements, ou : comment vivre l'entre-temps ?
Sermon 2 pour l'Avent

Dans l'histoire de la spiritualité chrétienne, S. Bernard est reconnu pour avoir le premier élaboré la doctrine dite des trois avènements. Au 12ème siècle, cet enseignement constitue une nouveauté. Il ouvre le temps de la mystique. D'une conscience chrétienne marquée jusque là par une attente de type apocalyptique, on passe à l'attente d'une rencontre intérieure, mystique, dans l'âme, dans l'intériorité du croyant. D'une attente marquée par le livre de l'Apocalypse, on passe à une attente qui s'exprime de manière privilégiée par les images du Cantique des Cantiques, images d'une rencontre personnelle dans l'amour. Guerric se révèle ici un disciple de Bernard, mais il présente sur lui l'avantage d'être un bon pédagogue, clair et synthétique. Nulle part chez Bernard, on ne le trouve le thème des trois avènements exposé avec la même ampleur que dans ce sermon.Faisons attention aux divers qualificatifs appliqués par Guerric à l'avénement actuel. Tout le texte se présente comme un effort pour qualifier de manière juste cet avénement actuel : intime (intérieur), plus ou moins fréquent, transformant, intermédiaire, caché (secret), admirable, aimable.Dans le titre comme dans la traduction, le mot entre-temps cherche à rendre le terme technique latin interim. Il désigne le temps, inachevé, qui tout à la fois sépare et relie la Pâque et la Parousie de Jésus-Christ. Temps d'attente, qui dans l'action de grâce s'appuie sur un passé (le 'déjà' de l'Incarnation et de Pâques) et est tendu vers un terme espéré, attendu (le 'pas encore' de la Parousie).Nous remarquons dans ce texte - et c'est là une caractéristique de toute l'école cistercienne - combien l'expérience spirituelle cherche à se dire en termes de rencontre interpersonnelle dans l'amour : " Il vient ! Mon bien-aimé vient à moi ! "

Voici le Roi qui vient ! Courons à la rencontre de notre Sauveur.Invitatoire 1er dimanche Avent

L'expérience de l'avènement actuel et intime

3.2 Pour ma part, je pense que ce n'est pas seulement à propos du second avènement, mais même à propos du premier que nous sommes invités en tant de passages des Écritures à courir à sa rencontre. Comment cela, demandes-tu ? Voici : de même que nous courrons à la rencontre du second avènement par un mouvement et un bondissement de notre corps, de même c'est par un élan et un bondissement de notre cœur que nous devons courir au-devant du premier. Vous le savez en effet : après avoir revêtu, dans la résurrection, des corps renouvelés, nous serons, comme l'enseigne l'Apôtre, emportés sur les nuées à la rencontre du Christ, dans les airs, et ainsi nous serons pour toujours avec le Seigneur (1 Th 4, 17). De même, maintenant non plus, des nuées ne nous manquent pas qui soulèveront nos esprits vers les hauteurs, s'ils ne sont pas trop paresseux et trop attachés à la terre ; et ainsi nous serons avec le Seigneur, ne serait-ce qu'une demi-heure (Ap 8, 1).

3.3 Votre expérience, si je ne me trompe, reconnaît ce dont je parle. Tel jour où les nuées ont donné de la voix (Ps 76, 18), c'est-à-dire où les paroles des prophètes ou des apôtres ont retenti dans l'église, vers quelles hauteurs sublimes vos esprits n'ont-ils pas été élevés comme par le véhicule de la nuée ? Et ne sont-ils pas parfois sortis d'eux-mêmes jusqu'à pouvoir contempler, si peu que ce soit, la gloire du Seigneur (2 Co 3, 18) ?

3.4 À ce moment-là, si je ne me trompe, s'est révélée à vous la vérité de cette parole que le Seigneur a fait pleuvoir de cette nuée, par laquelle il nous fournit quotidiennement un moyen de nous élever : Le sacrifice de louange m'honorera, et c'est là le chemin sur lequel je lui ferai voir le salut de Dieu (Ps 49, 23). C'est ainsi donc qu'il se fait qu'avant même son avènement, le Seigneur vient à vous ; avant son avènement pour le monde en son ensemble, il vous accorde une visite intime. Je ne vous laisserai pas orphelins, dit-il, je m'en vais, et je viens à vous (Jn 14, 18).
Avènement qui nous transforme

3.5 Il faut ajouter que cet avènement du Seigneur auprès de chacun en particulier est plus ou moins fréquent selon le mérite et la ferveur de chacun ; dans ce temps intermédiaire entre le premier avènement et le dernier, il nous conforme au premier et nous prépare au dernier. Car si le Seigneur vient en nous maintenant, c'est pour que sa première venue jusqu'à nous ne soit pas rendue vaine, et que sa dernière venue ne soit pas celle de la colère contre nous. Par cet avènement-ci, en effet, il travaille à remodeler notre esprit d'orgueil, en le configurant à son esprit d'humilité - cet esprit qu'il nous a montré lors de sa première venue, afin de pouvoir remodeler pareillement notre corps humilié, en le configurant à son corps glorieux (Ph 3, 21) - ce corps qu'il nous montrera lors de son retour.3.6 C'est pourquoi il nous faut appeler de tous nos vœux et rechercher de toutes nos forces cet avènement intime, qui nous communiquera la grâce du premier avènement et nous garantira la gloire du dernier. Car Dieu aime la miséricorde et la vérité, le Seigneur donnera la grâce et la gloire (Ps 83, 12) : dans sa miséricorde, il nous dispense d'avance la grâce; dans sa vérité, il nous donnera en retour la gloire.

Avènement caché, mais admirable

4.1 Cet avènement spirituel tient donc le milieu entre les deux avènements corporels par sa position dans le temps, mais aussi par son degré de ressemblance avec chacun d'eux : comme un intermédiaire, il possède en partie les caractères de l'un et de l'autre. En effet, le premier fut caché et humble, le dernier sera manifeste et admirable : celui-ci est caché, certes, mais admirable.

4.2 Je le dis caché, non qu'il soit ignoré de celui pour qui il a lieu, mais parce qu'il advient secrètement en lui. C'est pourquoi cette grande âme se glorifie et dit en elle-même : Mon secret est à moi, mon secret est à moi (Is 24, 18). Mais même celui-là en qui il advient ne peut le voir avant d'en jouir (…). On ne le voit pas venir, on ne le perçoit pas s'éloigner ; c'est seulement lorsqu'il est présent qu'il est pour l'âme lumière et intelligence : invisible, il est pourtant vu, et insaisissable, il est pourtant perçu !

4.3 Par ailleurs, combien cet avènement du Seigneur, tout caché qu'il soit, est admirable ; de quels doux et joyeux saisissement il suspend et ravit l'âme qui le contemple ; comment tous les os de l'homme intérieur lui crient : Seigneur, qui est comme toi ? (Ps 34, 10), ceux-là le savent bien qui en ont l'expérience. Et plaise à Dieu que ceux qui ne l'ont pas en éprouvent suffisamment le désir. À condition que ce ne soit pas une curiosité téméraire qui les porte à scruter la Majesté au risque d'être accablés par la gloire (Pr 25, 27 vg), mais que ce soit un amour plein de tendresse qui les fasse soupirer après le Bien-Aimé pour être accueillis par la grâce. Car le Seigneur accueille les doux, mais il rabaisse jusqu'à terre les pécheurs (Ps 146, 6); il résiste aux orgueilleux, mais aux humbles il donne sa grâce (Jc 4, 6).

Avènement aimable et admirable

4.4 Si donc le premier avènement est un avènement de grâce, et le dernier un avènement de gloire, celui-ci, lui, est un avènement à la fois de grâce et de gloire. Par la grâce qui nous console, il nous donne comme un avant-goût de la gloire future. Si, dans le premier, le Dieu de majesté est apparu méprisable, et si, dans le dernier, il doit apparaître redoutable, dans cet avènement intermédiaire, il apparaît à la fois admirable et aimable. Ainsi, la faveur de la grâce qui le rend aimable ne provoque pas le mépris, mais l'admiration ; et la magnificence de la gloire qui le fait paraître admirable n'inspire pas la terreur, mais plutôt la consolation.4.5 Le premier faisait dire aux Juifs : Nous l'avons vu, et il n'avait ni apparence, ni beauté ; c'est pourquoi nous l'avons compté pour rien (Is 53, 2-3). Le dernier épouvante même le juste, qui dit : À sa vue, qui tiendra debout ? (Ml 3, 2). Mais de celui-ci, l'Apôtre dit : Contemplant la gloire du Seigneur, nous nous transformons en cette même image, de gloire en gloire, comme par l'Esprit du Seigneur (2 Co 3, 18). Réalité tout admirable et aimable : Dieu qui est Amour pénètre les sens de celui qui aime, l'Époux étreint l'Épouse dans l'unité de l'Esprit, et elle se transforme en cette même image, en laquelle elle contemple, comme dans un miroir, la gloire du Seigneur (1 Co 13, 12 ; 2 Co 3, 18).
Le bonheur de la vie dans l'entre-temps

4.6 Quel bonheur pour ceux dont l'ardente charité a mérité d'obtenir déjà cette faveur ! Mais quel bonheur aussi pour ceux dont la sainte simplicité peut espérer l'obtenir un jour ! Les premiers trouvent déjà dans le fruit de leur amour la consolation de leurs labeurs ; les seconds, avec un mérite peut-être d'autant plus grand qu'ils ont dans l'entre-temps moins de consolation, portent le poids du jour et de la chaleur (Mt 20, 12) et attendent l'avènement de la Récompense. Pour nous donc, mes frères, qui n'avons pas encore la consolation d'une expérience aussi élevée, que du moins, afin de garder patience jusqu'à l'avènement du Seigneur (Jc 5, 7), nous ayons dans l'entre-temps la consolation d'une foi ferme et d'une claire conscience , qui puisse dire avec Paul : Je sais en qui j'ai mis ma foi et j'ai la certitude qu'il a le pouvoir de garder mon dépôt jusqu'à ce Jour-là (2 Tm 1, 12), c'est-à-dire jusqu'à l'avènement dans la gloire de notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ (Tt 2, 13). À lui la gloire dans les siècles des siècles. Amen.

Pour la Nativité

Le texte qui suit est de Guerric d'Igny. Entré au monastère de Clairvaux vers 1120, Guerric devint en 1138 le père abbé du monastère de Igny (à 20 km de Reims). Il a toujours été considéré comme un maître de sagesse, un maître spirituel, qui peut aujourd'hui encore nous aider dans notre combat spirituel.

Gratuite et gracieuse nativité !
Sermon 3  pour la Nativité

Introduction :

Ce sermon consiste tout entier en une méditation du "pour nous" : si la naissance de l'enfant est une grâce gratuite et gracieuse, c'est vrai d'abord pour l'humanité en son ensemble, c'est vrai en un sens plus particulier pour l'Église (par opposition à l'Israël biblique), c'est vrai enfin pour chacun des croyants.Le § 4, évoquant le récit du jugement de Salomon, oppose Israël et l'Église. Cette théologie de l'histoire n'est pas à entendre d'abord négativement comme une accusation d'Israël (au sens biblique), mais elle vise essentiellement à mettre en valeur la grâce toute gratuite dont l'Église est la bénéficiaire, alors que pourtant elle est originaire des nations païennes et n'avait reçu aucune promesse.

Il est né enfant, pour nous (Is 9, 6).

Un don pour nous, les humains

1.1 Oui, c'est bien pour nous qu'il est né, ce n'est ni pour lui-même, ni pour les anges. Ce n'est pas pour lui-même, dis-je, qu'il est né, de sorte que par cette naissance il commencerait son existence ou une existence meilleure : non, car avant de naître dans le temps, éternellement il était, et il était à lui-même sa parfaite béatitude, car il était Dieu parfait né de Dieu parfait. Ce n'est pas non plus pour les anges qu'il est né [...].

1.2 Lui qui était né Dieu pour lui-même, il est né enfant pour nous [...]. Si par sa naissance éternelle il était sa propre béatitude et celle des anges, par sa naissance temporelle il s'est fait pour nous rédemption (1 Co 1, 30), car il nous voyait peiner seuls sous l'antique tare de notre naissance. [...]

1.3 [...] Grâces soient rendues à ta gratuite et gracieuse nativité, ô Dieu, fils de l'homme : par elle, nous avons accès à cette grâce en laquelle nous sommes établis, et nous mettons notre orgueil dans l'espérance de la gloire des enfants de Dieu (Rm 5, 2 ; 8, 21).

1.4 Admirable échange assurément : tu reçois la chair, tu donnes la déité. Échange, oui, mais contracté par charité, non par cupidité. [...] C'est notre bénéfice et non ton profit que tu as cherché en naissant de nous, car si tu as voulu naître, c'est à seule fin qu'en te diminuant tu oeuvres à notre promotion et qu'en t'humiliant tu oeuvres à notre glorification. Tu t'es vidé et tu nous as rempli : toute la plénitude de ta divinité, tu l'as transvasé en l'homme. [...]

Un don pour nous, l'Église

4.1 Vous, mes frères, qui avez reconnu la crèche de votre Maître, et, dans cette crèche, le Maître qu'Israël n'a pas reconnu (Is 1, 3), vous, dis-je, aux yeux de qui le Sauveur n'est pas moins noble parce qu'il a choisi de se faire miséricordieux - au contraire il éveille d'autant plus votre tendresse qu'il a plus pauvre apparence -, eh bien, chantez, exultez et psalmodiez (Ps 97, 4) : L'enfant est né pour nous ! Le fils nous a été donné (Is 9, 6) ! C'est bien des Juifs qu'il est né, mais c'est pour nous qu'il est né ; car il leur a été enlevé, il nous a été donné (cf. Mt 21, 43).

4.2 Chantez au Seigneur un chant nouveau, car il a fait des merveilles ! Le Seigneur a manifesté son salut (Ps 97, 1-2), à tel point que l'âne originaire des nations reconnaît dans la crèche son Maître (Is 1, 3) qui pour lui s'est fait fourrage [...]. En effet, c'est aux yeux des nations qu'il a révélé sa justice (Ps 97, 2). Cette justice, le Juif ne la connaît pas, car il porte encore un voile sur le visage. Il porte un voile, parce qu'il demeure jaloux ; en conséquence il ne voit pas la vérité, et il est jaloux de ce que l'enfant soit né pour nous, et que le fils nous ait été donné. Et ce qui excite sa jalousie, ce n'est pas le désir d'avoir pour lui cet enfant, mais le désir qu'il meure aussi bien pour moi que pour lui. La prostituée envieuse et méchante préférerait que l'enfant soit tué, plutôt qu'il me soit donné vivant. 4.3 Mais dans son jugement, notre Salomon - dont la parole plus incisive qu'aucun glaive à double tranchant (He 4, 12) sonde les coeurs et les reins (Ps 7, 10) - ne s'est pas trompé en identifiant la mère : " Donnez, dit-il, l'enfant vivant à l'Église, car c'est elle qui est sa mère (1 R 3, 16-28). " Quiconque en effet accomplit sa volonté est sa mère, et son frère, et sa soeur (Mt 12, 50).4.4 - " Ô Seigneur Salomon, tu dis, toi, que je suis sa mère ; mais pour ma part, je me proclame sa servante. Je suis la servante du Christ. Pourtant, qu'il m'advienne selon ta parole (Lc 1, 38). En tout cas, je me comporterai en mère autant que je le pourrai, par mon amour et ma sollicitude ; mais toujours je me souviendrai de la condition qui est mienne. "

Un don pour chacun de nous !

5.1 Ô mes frères, ce nom de mère n'appartient pas exclusivement aux supérieurs, même s'il leur incombe un devoir particulier de sollicitude et de tendresse maternelle. Ce nom vous appartient à vous aussi, puisque vous accomplissez la volonté du Seigneur (Mt 12, 50). Oui, vous aussi vous êtes mères de l'enfant qui est né pour vous et en vous, dès lors que sous l'effet de la crainte du Seigneur, vous avez conçu et enfanté l'Esprit du salut (Is 26, 17-18 LXX).

5.2 Veille donc, ô mère sainte, veille à prendre soin du nouveau-né, jusqu'à ce que soit pleinement formé en toi le Christ (Ga 4, 19) qui est né pour toi. Car plus son âge est tendre, plus facilement il peut périr pour toi, même si pour lui-même il ne périt jamais. En effet, l'Esprit qui est en toi, s'il vient à s'éteindre pour toi, fait retour à Dieu qui l'a donné (Qo 12, 7).

5.3 Veille, je le répète, à prendre soin du nouveau-né, te souvenant que c'est en dormant que ta rivale a étouffé le fils qui lui avait été donné. Et qui est cette rivale, sinon l'âme charnelle, qui par sa négligence et son inertie éteint l'Esprit (1 Th 5, 19) ? [...]

5.6 Ainsi donc, mes frères, vous en qui est née de par l'Esprit Saint la foi agissant par la charité (Ga 5, 6), protégez-la, nourrissez-la, soignez-la comme le petit Jésus, jusqu'à ce que soit pleinement formé en vous (Ga 4, 19) cet enfant qui est né pour nous (Is 9, 6). Car ce n'est pas seulement en sa naissance, mais en sa vie et sa mort que cet enfant nous a livré le modèle selon lequel nous devons être modelés. Rappelons-nous toujours en effet que s'il est né, c'est pour nous, que s'il a voulu vivre, c'est pour nous, que s'il a voulu mourir, c'est pour nous. Pour lui-même il n'en avait pas besoin. S'il l'a fait, c'est pour qu'à notre tour, nous renaissions par lui, nous vivions selon lui, nous mourions en lui, qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Amen.

Pour le Carême

Le texte qui suit est de Guerric d'Igny. Entré au monastère de Clairvaux vers 1120, Guerric devint en 1138 le père abbé du monastère de Igny (à 20 km de Reims). Il a toujours été considéré comme un maître de sagesse, un maître spirituel, qui peut aujourd'hui encore nous aider dans notre combat spirituel.

Le bonheur d'être un fils pardonné

Sermon 2  pour le Carême

Introduction
En cette longue méditation sur la parabole évangélique de l'enfant prodigue, nous pouvons reconnaître un chef d'oeuvre littéraire. L'abbé Guerric s'emploie de tout son art, art à la fois littéraire et spirituel, à réveiller en ses frères la conscience de leur bonheur, un bonheur qui leur vient de la rencontre d'un Dieu qui se montre pour chacun un père plein de miséricorde.
Devant la richesse de la parabole, Guerric choisit d'unifier son attention sur un seul geste : l'étreinte et le baiser.

+ D'abord (§ 2), il examine ce que ce geste signifie de la part du père qui le pose. Ces mots de Varillon pourraient en être un résumé. La vie de Dieu est son mouvement vers nous. Nous ne devrions jamais nous le représenter que les bras tendus vers nous et courant pour nous rejoindre » (Joie de croire, p. 116).
+ Ensuite (§ 3), il se demande quel est le retentissement de ce geste pour le fils, un fils qui se découvre l'hôte d'un tel pardon, accueilli par un tel père. Le dialogue imaginé par Guerric dépeint de manière très existentielle le rôle du père spirituel qui cherche à faire advenir à la parole ce qui a été éprouvé, de sorte que le vécu, en trouvant à s'exprimer, devienne véritablement expérience.
+ Le père spirituel n'a plus alors (§ 4) qu'à confirmer ce que le disciple a reconnu en lui, mais encore timidement. Il fortifie ainsi la liberté qui se cherche.

Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père :
Père, donne-moi la part qui me revient  (Lc 15, 11-32)

Une parabole de l'amour miséricordieux

1.2 Nous avons aujourd'hui entendu, à notre grande édification, l'histoire du fils prodigue : son misérable exil, ses larmes de repentir, le glorieux accueil qu'il a reçu. Ce prodigue, si gravement coupable, n'avait pas encore confessé sa faute, mais il avait seulement pris la décision de la confesser [...]. Et ce seul propos d'humilité, à peine conçu, lui a sur-le-champ obtenu le pardon [...]. Au larron sur la croix, le seul aveu valut d'être absous ; au prodigue, la seule résolution d'avouer ! J'ai dit - c'est lui qui parle - : je confesserai mon injustice au Seigneur. Et toi, tu as absous l'offense de mon péché (Ps 31, 5).

1.3 À chaque moment, la Miséricorde s'est faite prévenante : elle avait devancé la décision d'avouer, en l'inspirant ; elle a de même devancé la parole d'aveu, en faisant grâce de ce qu'il fallait avouer. Tandis qu'il était encore loin, dit le texte, son père l'aperçut et fut saisi de miséricorde. Et courant à sa rencontre, il se jeta à son cou et l'embrassa (Lc 15, 20). À prendre le récit à la lettre, le père était plus pressé d'accorder le pardon à son fils que celui-ci de le recevoir ! Comme si c'était un tourment plus grand pour le Miséricordieux de compatir à la souffrance du miséreux, que pour le miséreux de pâtir de sa propre souffrance.

1.4 Nous parlons ainsi non pas pour prêter des sentiments humains à celui dont la nature est immuable ; mais c'est pour que notre coeur se laisse aller à plus de douceur dans son amour pour cette Bonté suprême, lorsque nous apprenons, grâce à cette parabole tirée de l'ordre humain, qu'elle nous aime plus que nous ne nous aimons nous-mêmes.

L'accueil du père

2.1 Vois comment la grâce se fait surabondante là où la faute a été abondante (Rm 5, 20). C'est à peine si le coupable pouvait espérer son pardon, et voici que son juge, que dis-je, non plus son juge mais son avocat, multiplie la grâce : Vite, dit-il, apportez-lui sa plus belle robe et l'en revêtez. Mettez-lui l'anneau au doigt et les chaussures aux pieds. Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie (Lc 15, 22-23). Mais laissons tous ces traits : la robe, l'anneau, les chaussures, le veau gras immolé pour lui sur l'autel, le festin joyeux célébré par le ciel entier pour le retour du fils

2.2 Oui, passons tout cela sous silence [...] et venons-en à cette étreinte et ce baiser : quelle grâce, quelle douceur, quelle joie, quel bonheur en ce geste de la tendresse paternelle ! Le père, dit le texte, se jeta à son cou et l'embrassa. Lorsqu'il l'abordait ainsi, que cherchait-il par cette étreinte et ce baiser, sinon à introduire son fils en soi-même et à s'introduire soi-même en son fils. Il insufflait en lui son souffle, pour que son fils, en s'unissant à lui, forme avec lui un seul esprit (un seul souffle), comme en s'unissant aux prostituées il avait formé avec elles un seul corps (1 Co 6, 16-17).

2.3 Pour cette Miséricorde souveraine, c'était trop peu de ne pas fermer ses entrailles de miséricorde aux malheureux. Elle va jusqu'à les attirer à l'intérieur de ses propres entrailles, jusqu'à les intégrer à ses propres membres. Elle ne pouvait pas nous unir à elle plus étroitement, elle ne pouvait pas nous lier à elle de manière plus intime qu'en nous incorporant à elle-même, en nous unissant - merveille de son amour autant que de sa puissance ! - non seulement au corps qu'elle avait assumé, mais même à son propre esprit. [...]

Les sentiments éveillés chez le fils par cet accueil

3.1 - Quant à toi, heureux pécheur, - heureux non au titre de pécheur, mais au titre de pécheur repentant (cf. Ps 31, 1-2) - dis-moi, quels étaient tes sentiments au milieu des étreintes et des baisers de ton père, tandis qu'il te réconfortait, toi qui étais presque désespéré, et qu'il restaurait en toi un coeur pur et réinfusait en toi la joie de son salut (Ps 50, 12.14) ?
- Comment, répond-il, exprimer avec des mots ce que l'intelligence n'arrive pas à saisir ? Ce sont des gémissements inarticulés (Rm 8, 26) et des sentiments inexprimables qui naissent de mon âme fécondée pour ainsi dire par l'Incompréhensible. Le coeur de l'homme est trop étroit pour les contenir. Alors il éclate et se répand ; ce bouillonnement qu'il conçoit, mais ne peut contenir, il le laisse s'échapper comme il peut, par ses larmes, gémissements et soupirs [...].

3.2 - Mais maintenant, après ces étreintes et ces baisers, une fois laissé à toi-même, lorsque tu repenses à toi et à lui,lorsque tu repasses dans ton esprit quelle était ta situation et comment lui l'a jugée, lorsque tu mesures d'un côté l'abondance de ton péché, de l'autre la surabondance de la grâce (Rm 5, 20), quelles sont, je te prie, les pensées qui te viennent ?
- Comment, répond-il, un feu intolérable ne s'embraserait-il pas dans ma méditation (Ps 38, 4), d'une part sous l'effet de la douleur et de la honte, d'autre part sous l'effet de la joie et de l'amour ? J'estimerais n'être pas un homme, mais une pierre, si j'avais le coeur assez dur pour n'éprouver à mon sujet ni douleur ni honte, ou si je l'avais assez mauvais et ingrat pour ne pas me fondre tout entier de joie et d'amour envers un tel père.

Garder toujours cette attitude d'humilité filiale

4.1 - Garde donc, heureux pécheur, garde soigneusement et attentivement cette disposition d'esprit qui est la tienne, ce sentiment si juste fait à la fois d'humilité et de tendresse filiale : ainsi tu jugeras toujours de toi selon l'humilité, et du Seigneur selon sa bonté (Sg 1, 1). Il n'est rien de plus grand parmi les dons du Saint-Esprit, rien de plus précieux parmi les trésors de Dieu. [...]

4.2 Garde, dis-je, si tu veux toi-même être gardé, garde cette humilité de sentiment et de parole, qui te fait dire et avouer à ton père : Père, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils. Traite-moi comme l'un de tes salariés (Lc 15, 19). Rien ne gagne autant le coeur du père que le sentiment exprimé par cette parole, et tu ne peux mieux te faire un digne fils qu'en te déclarant toujours indigne. [...]

4.4 Tu as choisi d'être abaissé dans la maison de ton père ; tu te contentais de devenir comme l'un de ses salariés. Persévère dans cette résolution, et ainsi, même si tu t'es vu donner une meilleure place, tu en mériteras une meilleure encore. Mets-toi toujours à la dernière place, ou au moins désire-la ; revendique l'état de dépendance du salarié, non la liberté du fils. Témoigne certes à ton père le dévouement d'un fils, conscient de ce qu'il mérite de ta part ; mais contente-toi de l'humble place et du labeur du salarié, conscient de ce que pour ta part tu mérites. [...]

Pour la Résurrection

Le texte qui suit est de Guerric d'Igny. Entré au monastère de Clairvaux vers 1120, Guerric devint en 1138 le père abbé du monastère de Igny (à 20 km de Reims). Il a toujours été considéré comme un maître de sagesse, un maître spirituel, qui peut aujourd'hui encore nous aider dans notre combat spirituel.

Grandir dans l'expérience de la Résurrection

Sermon 3  pour la Résurrection

Introduction :
Le mystère de la résurrection de Jésus n'est pas seulement un mystère qui s'imposerait à nous de l'extérieur, comme un fait historique objectivement présent devant nous. La question que rencontre ici Guerric d'Igny est celle de notre participation : comment pouvons-nous avoir part à la résurrection, en éprouver la force en notre vie ?

La réponse de Guerric s'appuie sur l'Écriture. Les diverses rencontres des disciples avec le Ressuscité durant les quarante jours avant son départ définitif, nous suggèrent comment nous-mêmes nous pouvons rencontrer le Ressuscité durant le temps de notre vie terrestre. Ce qui s'est passé historiquement et de manière sensible en ces quarante jours nous dit ce qui se passe aujourd'hui pour nous spirituellement, mais tout aussi réellement.

Trois récits évangéliques forment la trame du sermon, ils sont appliqués à la vie concrète de la communauté monastique, à la fois vie de prière et vie de travail. Il peut nous être donné de vivre comme Madeleine la rencontre du Ressuscité, si comme elle et avec elle nous veillons assidûment dans la prière. Mais nous pouvons tout autant vivre la rencontre du Ressuscité dans nos activités : il nous est donné alors de revivre pour notre compte l'expérience que font sur le chemin les femmes ou les disciples d'Emmaüs (le chemin évoque pour Guerric le chemin de "la vie active", les allées et venues du travail, l'engagement moral).

Ce texte témoigne du regard que portaient sur le travail les cisterciens sur le travail. Rien n'est pour eux profane : le travail peut, aussi bien que la prière, être un lieu d'étreinte ou d'écoute du Seigneur. Nous percevons ici un écho des querelles e l'époque : face aux critiques des bénédictins, les cisterciens s'efforcent de justifier la place nouvelle qu'ils donnent au travail manuel.

En ce sermon se vérifie aussi de manière remarquable ce trait caractéristique de l'exégèse patristique jusqu'au XIIe siècle : l'expérience mystique est intelligence mystique de l'Écriture.

Heureux et saint, celui qui a part à la première résurrection  (Ap 20, 6)

Veiller dès le matin...

1 [...] Mes frères, je vous le demande, n'est-il pas semblable à un mort, celui qui dort encore, alors que le Soleil est déjà levé ? Celui qui est encore accablé par la négligence et l'indolence, et pour ainsi dire enseveli dans une torpeur sans espérance, alors que déjà brille partout la grâce de la Résurrection ? Le Soleil nouveau, sortant des enfers, frappe les yeux de ceux qui dès le matin veillent pour lui (Is 26, 9), et il inaugure pour eux le Jour de l'éternité. [...]

...comme Marie-Madeleine

2.2 Mais toi aussi, si tu veilles chaque jour aux portes de la Sagesse et fais le guet au seuil de sa demeure (Pr 8, 34), et si avec Madeleine, tu montes la garde sans dormir à la porte de son tombeau (Jn 20, 11), alors, si je ne me trompe, tu éprouveras toi aussi, avec cette même Marie, combien est vrai ce qu'on lit au sujet de la Sagesse en personne, qui est le Christ : Elle se laisse voir facilement par ceux qui l'aiment, et elle se laisse trouver par ceux qui la cherchent. Elle va au-devant de ceux qui la désirent pour se montrer à eux la première. Qui veillera pour elle dès l'aurore n'aura pas à peiner, car il la trouvera assise devant sa porte (Sg 6, 13-15). Et lui-même a fait promesse semblable : J'aime ceux qui m'aiment, et ceux qui veillent pour moi dès le matin me trouveront (Pr 8, 17).

2.3 Certes, c'est corporellement que Marie trouva Jésus, lui pour qui elle veillait, et vers le tombeau de qui elle était venue alors qu'il faisait encore nuit (Jn 20, 1). Mais toi, tu ne dois plus désormais connaître Jésus selon la chair (2 Co 5, 16), mais selon l'Esprit. Tu pourras assurément le trouver spirituellement, si tu le cherches avec un désir semblable (à celui de Marie), et s'il te voit comme elle veiller assidûment dans la prière.

2.4 Aussi, dis au Seigneur Jésus, avec le désir et l'amour de Marie : Mon âme t'a désiré durant la nuit, et mon esprit au-dedans de moi t'a cherché. Dès le matin, je veillerai pour toi (Is 26, 9). Dis avec l'accent et le coeur du psalmiste : Dieu, mon Dieu, je veille pour toi dès l'aurore, mon âme a soif de toi (Ps 62, 2). Et vois s'il ne te sera pas donné de chanter avec eux : Au matin nous avons été comblés par ta miséricorde ; nous avons exulté et nous avons goûté la joie (Ps 89, 14).

Veiller, pourquoi ?

3.1 Veillez donc, mes frères, avec attention dans vos prières, veillez avec grand soin dans vos actions. Veillez surtout parce que déjà brille le matin du Jour sans déclin : la Lumière éternelle nous est revenue des enfers plus sereine et plus favorable, et l'aurore nous a apporté un Soleil nouveau. Oui, voici désormais pour nous l'heure de sortir de notre sommeil, car la nuit est avancée, le Jour est tout proche (Rm 13, 11-12).

3.2 Veillez, dis-je, pour que pour vous se lève la Lumière matinale, c'est-à-dire le Christ. Son lever est sûr comme l'aurore (Os 6, 3), et il est prêt à renouveler souvent le mystère de sa Résurrection matinale pour ceux qui veillent pour lui. Alors vraiment tu pourras chanter, le coeur en fête : Dieu, le Seigneur, nous illumine. Voici le Jour que le Seigneur a fait : tressaillons d'allégresse et réjouissons-nous en ce Jour (Ps 117, 27.24). Cela lorsque le Seigneur aura laissé filtrer pour toi la lumière qu'il tient cachée en ses mains, annonçant à son ami qu'elle est son bien et qu'il peut monter vers elle (Job 36, 32 Vg). [...]

Veiller sur les chemins de l'action

3.4 Mais pour vous qui craignez mon nom, dit-il, le Soleil de justice se lèvera (Ml 4, 2). Et celui qui marche dans la justice, ses yeux verront le Roi dans sa beauté (Is 33, 15 et 17). Assurément, il s'agit ici de la béatitude de la vie future. Mais, dans une certaine mesure, cela nous est accordé aussi pour notre consolation dans la vie présente, comme la Résurrection du Christ le prouve avec évidence. En effet, pendant quarante jours, maintes preuves nous furent données (Ac 1, 3) par la Sagesse de ce qu'elle cherche de tous côtés des gens qui sont dignes d'elle, et se montre à eux sur ses chemins avec un visage souriant, se portant avec sollicitude à leur rencontre (Sg 6, 17).

3.5 Jésus, voulant montrer qu'il est la Sagesse dont parle l'Écriture, et voulant aujourd'hui manifester également de manière corporelle ce qu'il ne cesse de faire chaque jour spirituellement - à savoir : se montrer à nous le visage souriant sur les chemins de la justice -, Jésus donc aujourd'hui va sur le chemin au-devant des femmes qui reviennent du tombeau (Mt 28, 9), et sur le chemin encore il se montre aux deux disciples qui vont à Emmaüs.

4.1 Qu'ils l'apprennent et s'en réjouissent, ceux qui marchent sur les chemins de la justice. Qu'ils l'apprennent, dis-je, car ce n'est pas seulement ceux qui s'appliquent, immobiles, à la contemplation, que Jésus favorise de sa venue et de sa manifestation, mais aussi ceux qui marchent avec justice et tendresse sur les chemins de la vie active.

a) ...comme les femmes qui reviennent du tombeau

4.2 Certains d'entre vous, si je ne me trompe, le savent par expérience. Souvent, ayant cherché Jésus auprès des autels des chapelles comme auprès du tombeau, ils ne l'ont pas trouvé ; et voici que, de façon inespérée, il est venu à eux sur le chemin de leurs travaux. Alors, ils se sont approchés de lui et lui ont saisi les pieds (Mt 28, 9), eux qui dans leur désir de lui, n'avaient pas eu les pieds entravés par la paresse. Il ne faut donc pas, mon frère, trop épargner à tes pieds les chemins de l'obéissance et les allées et venues du travail, puisque Jésus pour toi n'a pas épargné à ses pieds la souffrance des clous, et maintenant ne refuse pas de récompenser et réparer les fatigues des tiens en te permettant d'étreindre et d'embrasser les siens.

b) ...comme les disciples allant à Emmaüs

4.3 D'autre part, quelle consolation encore pour toi, s'il vient se joindre à toi comme compagnon de route, et si la joie merveilleuse de sa conversation va jusqu'à t'enlever la sensation de ta fatigue, tandis qu'il t'ouvre l'esprit pour que tu comprennes ces textes de l'Écriture que peut-être tu lisais mais ne comprenais pas quand tu étais assis à la maison ! Je vous le demande, frères, vous à qui Dieu a daigné parfois en accorder l'expérience : votre coeur n'était-il pas brûlant en vous pour Jésus, tandis qu'en chemin il s'entretenait avec vous et vous ouvrait les Écritures (Lc 24, 32) ?

4.4 Ceux qui en ont fait l'expérience, qu'ils se la rappellent, et qu'ils chantent sur les chemins du Seigneur : Qu'elle est grande, la gloire du Seigneur (Ps 137, 5) ! Ceux qui ne l'ont pas faite, qu'ils croient et s'efforcent d'expérimenter à leur tour, pour qu'eux aussi puissent un jour chanter les interventions du Seigneur sur la terre d'exil et d'affliction (Ps 118, 54).

Conclusion

5.1 Que ressuscite donc et se mette à revivre l'esprit de chacun de nous, soit pour nous adonner en toute vigilance à la prière, soit pour nous appliquer assidûment au travail. Ainsi, en faisant preuve d'une énergie vive et renouvelée, nous prouverons que nous avons à nouveau reçu d'avoir part à la Résurrection du Christ (Ap 20, 6).
5.7 [...] Efforcez-vous donc de ressusciter de plus en plus, mes frères, afin de parvenir, s'il est possible, comme dit l'Apôtre, jusqu'à la Résurrection du Christ d'entre les morts (Ph 3, 11), lui qui vit et règne dans tous les siècles. Amen.

Pour la Pentecôtes

Le don des langues :
une triple grâce de l'Esprit

Guérric d'Igny
Sermon 2  pour la Pentecôte

Introduction :

En ce jour de Pentecôte, Guerric médite sur le don de l'Esprit. Il s'attache en particulier à l'image de la langue, qui intervient deux fois dans le récit des Actes: l'Esprit est donné sous forme de langues de feu se posant sur chacun, et l'un des effets de ce don consiste à parler des langues diverses. C'est ainsi que notre auteur en vient à distinguer une triple fonction de la langue, correspondant à un triple don de l'Esprit et à une triple dimension de la vie chrétienne (les relations à Dieu, aux autres, à soi-même).

D'abord la langue nous est donnée pour proclamer les merveilles de Dieu : dimension de louange d'une vie consacrée à chanter le Mystère de Dieu. Ensuite la langue remplit un office de compassion ; dans le ministère de l'écoute des frères, la langue permet de " lécher " leurs plaies, de prendre soin de leur misère, de dire une parole de consolation. Cela est particulièrement vrai de l'abbé envers ses frères. Enfin, vis-à-vis de moi-même - le sermon se fait ici témoignage en " je"-, la langue m'est donnée pour gémir sur ma propre misère, pour laisser monter vers Dieu le cri de ma prière : c'est là aussi un don de l'Esprit.

En ce texte très personnel, l'abbé d'Igny s'offre à rencontrer de manière privilégiée en sa vocation de " poète ", en son rôle d'abbé ayant mission de parler, d'user de la " langue ". Il se veut poète pour chanter Dieu et proclamer avec grâce ses merveilles, il se veut poète pour être tout à la fois utile et agréable à ses frères (il s'applique ici à lui-même deux vers d'Horace réfléchissant précisément sur son art poétique), il se veut poète enfin pour laisser s'exprimer en lui-même le gémissement de l'Esprit.

Une langue brûlant de chanter Dieu

1.1 Par diverses langues, les apôtres proclamaient les merveilles de Dieu (antienne, d'après Ac 2, 4. 11).
Assurément leurs langues proclamaient ce qui débordait de leurs coeurs (Lc 6, 45). Si les louanges de Dieu remplissaient leurs bouches, c'est que l'amour de Dieu avait été répandu dans leurs coeurs (Rm 5, 5). Ô Seigneur mon Dieu, moi aussi, assurément je chanterais de semblables louanges, si j'avais été semblablement désaltéré. Cependant comme mon âme est à sec, ma langue aussi se trouve engourdie. Mais que mon âme soit rassasiée comme par un festin, et, la joie sur les lèvres, ma bouche chantera ta louange (Ps 62, 6).

1.2 [...] Heureux l'homme que tu instruis, Seigneur, et à qui tu enseignes ta loi (Ps 93, 12). Cette loi du Seigneur, c'est la charité. Et cette charité est une loi de feu, elle embrase le coeur d'un incendie d'amour et la bouche d'une parole de feu. D'en-haut, dit le Prophète, il a envoyé le feu dans mes os et il m'a instruit (Lm 1, 13).

1.3 Avec quelle aisance et quelle rapidité, avec quelle abondance et quelle intensité, ce feu, envoyé sur la terre par le Seigneur Jésus, a non seulement instruit les ignorants, mais aussi libéré ceux qui étaient entravés ! Oui, elles étaient bien de feu, ces langues en lesquelles se partagea ce feu (Ac 2, 3), et qui embrasèrent tellement les âmes des apôtres, et leurs langues aussi, que de nos jours encore tout auditeur attentif s'embrase à l'audition de leurs paroles. Oui, elle était de feu, la langue de Pierre, elle était de feu la langue de Paul, et de nos jours encore vit en leurs paroles un feu continu, un feu qui irradie sur nos coeurs, si du moins nous nous en approchons, si nous ne détournons pas l'oreille et l'esprit de leurs discours.

2.1 Si j'avais mérité de recevoir une de ces langues, je dirais certainement moi aussi : Le Seigneur m'a donné pour récompense une langue, et avec elle je proclamerai sa louange (Si 51, 30) à l'instar des apôtres, dont il est écrit : Par diverses langues, ils proclamaient les merveilles de Dieu.

Une langue brûlant de soigner les blessures

2.2 Et je dirais encore ceci : Le Seigneur m'a donné une langue habile, que je sache par ma parole soulager celui qui est tombé (Is 50, 4). Les apôtres et leurs émules, avec les langues qui leur ont été données, annoncent les merveilles de Dieu, fustigent les tyrans, flagellent les démons, répandent la pluie sur la terre, ouvrent les portes des cieux [...]. Ah ! si pour ma part il pouvait m'être donné seulement une langue de chien, avec laquelle je pourrais lécher d'abord mes propres plaies (cf. Lc 16, 21), ensuite celles des autres (Lc 16, 21 ; RB 46, 6) - si du moins il s'en trouve qui veuillent me le permettre. Heureux, certes, ceux dont le coeur est rempli de joie et la bouche de jubilation du fait de leur amour et de leur profond attachement pour la louange divine. Mais je proclamerais heureux également ceux qui, en léchant les blessures des âmes pour en ôter l'infection et la purulence, attirent en eux-mêmes l'Esprit et la grâce dont leur âme pourra se rassasier.

2.3 Assurément, ces gens sont affamés et assoiffés de justice (Mt 5, 6), ils souffrent de faim comme des chiens (Ps 58, 7). Aussi n'ont-ils aucune répugnance envers ce qu'ils pourraient introduire dans leur corps ; et ils n'ont d'aversion pour aucun pécheur qu'ils pourraient convertir à la justice. Ce que Dieu a purifié, toi, ne le déclare pas impur (Ac 10, 15), est-il dit au premier des apôtres et en sa personne à tous les autres. À cette injonction, Pierre tue et mange des reptiles et des volatiles de toute espèce, et dit : Ce qu'auparavant je ne voulais même pas toucher, maintenant, tenaillé que je suis par un désir qui ne souffre aucun délai, j'en fais ma nourriture (Jb 6, 7 Vg). [...]

2.4 Davantage même, et c'est chose merveilleuse, plus un pécheur nous fait goûter d'amertume avant sa conversion, plus celle-ci par la suite nous est douce ; plus on désespérait de son salut, plus celui-ci nous procure de joie. C'est que nous nous émerveillons alors davantage de la grâce du Sauveur, lui qui en rapportant sur ses épaules la brebis perdue, donne aux anges plus de joie pour un seul pécheur qui se convertit que pour quatre-vingt-dix-neuf justes (Lc 15, 3-7).

3.1 D'autres, qui en ont reçu le don, peuvent bien dire : Seigneur, comme tes paroles sont douces à mon palais (Ps 118, 103) ! Quant à moi, mon âme affamée et souffrant de faim comme un chien (Ps 58, 7), accueillera comme doux même ce qui est amer (Pr 27, 7), et un mets répugnant lui sera appétissant. D'autres peuvent trouver leur plaisir à sucer le miel des Écritures ; moi, je me délecterai à lécher les plaies des pécheurs, c'est-à-dire les miennes et celles de mes semblables. L'ulcère du péché, c'est vrai, est répugnant et horrible à voir ; cependant la saveur et le charme qu'il y a à le lécher, nul ne les goûte, nul ne les connaît, sinon celui qui est affamé du salut de ceux qui vont à leur perte et qui souffre de faim comme un chien. C'est de tels hommes qu'il est dit : La langue de tes chiens trouve sa nourriture en tes ennemis (Ps 67, 24) [...].

Guerric, poète de Dieu : joindre l'utile à l'agréable

4.1 Mais je reviens au point d'où je me suis écarté. Je souhaitais pour moi une langue pour chanter la louange de Dieu, ou certes une langue pour soigner les plaies de ceux qui me les dévoilent. Ce qu'ainsi je recherche pour moi, c'est par l'une le fruit d'une sainte ferveur, par l'autre le gain du salut de mes frères. Et ce que je désire également pour vous, c'est par la première vous être agréable, par la seconde vous être utile. En effet, même en ce qui concerne l'art et le rôle des poètes profanes, on trouve chez l'un d'entre eux ces mots :
Le désir des poètes, c'est ou bien de servir ou bien de charmer.
L'emporte absolument celui qui joint l'utile à l'agréable.
(Horace, Art poétique)

Une langue pour gémir sur sa misère

4.2 Je souhaitais pour moi, dis-je, la grâce de la parole, par laquelle je pourrais me mettre avec empressement au service et de Dieu et de vous-mêmes, ou du moins compenser quelque peu par ma parole ce en quoi je manque de vous être utile par mon exemple. [...]

4.3 La crainte me tourmente de part et d'autre, et je suis pris dans ce dilemme (Ph 1, 23) : ma charge exige de moi une parole, et ma vie contredit cette parole. Mais je me souviens de ce mot trouvé chez un sage : L'âme du travailleur travaille en sa faveur (Pr 16, 26). Si la faiblesse de mon corps me dispense du travail manuel, certes mon âme [...] dira avec David : Mon gémissement était mon travail (Ps 6, 7). Oh ! si m'étaient donnés ces gémissements ineffables par lesquels l'Esprit intercède pour les saints (Rm 8, 26), en sorte qu'ils soient mon travail ! Sans aucun doute, le travail de tels gémissements compenserait largement pour moi le travail manuel quotidien.

5.1 Mais vous aussi, mes frères, si vous avez appris à désirer les dons les meilleurs (1 Co 12, 31), demandez que l'Esprit répande en vous de tels gémissements. Je ne sais si parmi les dons de l'Esprit il y en a de plus utiles et de plus adaptés à des êtres pétris de misère et de faiblesse. Je ne sais s'il y a un son plus familier et plus agréable à l'Esprit Saint, lui qui s'est montré sous la forme d'une colombe. Mais ce que je sais, c'est que pour nul autre ouvrage que celui qui consiste à gémir et à pleurer, nous ne pouvons trouver en nous matière si abondante et si disponible ! Sinon, c'est que notre orgueil se dissimule sa misère, ou que notre esprit est endurci par l'insensibilité ou la folie. [...]


 

Pour l'Assomption

Le texte qui suit est de Guerric d'Igny. Entré au monastère de Clairvaux vers 1120, Guerric devint en 1138 le père abbé du monastère de Igny (à 20 km de Reims). Il a toujours été considéré comme un maître de sagesse, un maître spirituel, qui peut aujourd'hui encore nous aider dans notre combat spirituel.

Effort et repos spirituels

Sermon 3  pour l'Assomption

Introduction :

La fête de l'Assomption offre aux Cisterciens du XIIe siècle l'occasion de dire une parole sur l'équilibre entre l'activité et le loisir, le travail et le repos. Les lectures du jour y invitaient : l'épisode évangélique de Marthe et de Marie, ainsi que le verset du Siracide : " En tout j'ai cherché le repos ". Nous rencontrons ainsi un thème central de la réforme cistercienne : rechercher le repos, la paix du cur, l'unité intérieure, tout en assumant les soucis et la multiplicité des tâches d'une vie de travail, réconcilier en soi Marthe et Marie, telle est l'ambition novatrice de ces moines.

Creusant en profondeur, Guerric montre que le repos espéré est de l'ordre de la relation personnelle : on ne trouve le repos qu'en offrant l'hospitalité à ce Dieu qui lui-même a pris l'initiative de chercher son repos en l'homme. L'effort spirituel, l'ascèse, consiste avant tout à se préparer à accueillir Dieu chez soi, à faire de sa vie un espace de paix, un lieu stable, où Dieu peut entrer et trouver son repos et sa joie. Entre Dieu et l'homme s'exerce ainsi une hospitalité réciproque, dont Marie offre le prototype : elle a accueilli Dieu chez elle, dans la demeure de son corps et de son coeur, et elle trouve à son tour accueil et repos chez lui, dans la demeure du ciel.

L'Assomption : jour de repos

1.1 Agréable est le repos pour les gens fatigués. Agréable donc et bienvenu pour vous qui êtes fatigués, ce jour de repos et de fête chômée. Tandis que nous célébrons le repos de la sainte Mère de Dieu, ce ne sont pas seulement nos corps qui reprennent force en se reposant durant une journée du travail de la moisson, mais nos coeurs aussi reprennent souffle en se rénovant dans l'évocation et l'amour du repos éternel. [...]

L'homme cherche le repos en Dieu

2.1 Heureux l'homme qui en tous ses travaux et toutes ses activités recherche le bienheureux repos ! Toujours il s'efforce, selon le conseil de l'Apôtre, d'entrer dans ce repos (He 4, 11) ; par désir de ce repos, il se montre exigeant pour son corps, tandis que son esprit, il le prépare et le dispose déjà à ce repos ; il vit en paix avec tous les hommes, pour autant qu'il dépend de lui (Rm 12, 18) ; il préfère spontanément le repos et le loisir de Marie, mais si c'est nécessaire il accueille le labeur et les occupations de Marthe ; toutefois il les accomplit, autant qu'il est possible, dans la paix et le repos de l'esprit, et toujours, à partir de cette multiplicité qui le tire en sens divers, il se recueille vers l'unique nécessaire (Lc 10, 42).

2.2 Un tel homme, même quand il travaille, se tient en repos. L'impie, en revanche, même quand il est au repos, travaille [...] Il en va de même dans l'ordre naturel : toute chose qui se tient en dehors de la simplicité et de l'unité du point central est prise dans le mouvement et l'agitation ; et un cercle est emporté avec d'autant plus de violence qu'il est plus éloigné de l'immobilité de son centre, c'est-à-dire de son axe. Oui, les impies tournent en rond (Ps 11, 9). C'est pourquoi ils ne peuvent entrer dans ce désirable repos intérieur et éternel. C'est pourquoi ruine et malheur se présentent sur leurs chemins, puisqu'ils n'ont pas trouvé le chemin de la paix (Ps 13, 3) ; ils ne l'ont pas même cherché, et ils ne peuvent donc dire : En tout j'ai cherché le repos. Il aurait fallu pour cela que dans la multiplicité de leurs actions, par lesquelles ils se laissent troubler et ils provoquent du trouble, ils aient visé et recherché l'unique nécessaire (Lc 10, 42).

2.3 Cette parole convient plutôt aux hommes justes, eux qui peuvent dire également : Je n'ai demandé qu'une seule chose au Seigneur, et je la rechercherai (Ps 26, 4). J'ai cherché, Seigneur, ton visage ; ton visage, je le rechercherai (Ps 26, 8 LXX). S'ils travaillent, c'est uniquement par amour de ce repos ; en vérité ils préfèrent souffrir maintenant dans leur corps, mais pouvoir trouver le repos au jour de l'épreuve [...].

Dieu cherche le repos en ses créatures

4.1 Voici que maintenant encore la Sagesse continue de clamer sur les places (Pr 1, 20) : En tous j'ai cherché le repos ; j'ai frappé, et nul ne m'a ouvert (cf. Ap 3, 20), j'ai appelé, nul ne m'a répondu (Is 66, 4). Le Fils de l'homme est devenu, au dire du prophète, semblable à un vagabond, pareil à un voyageur qui cherche un gîte (Jr 14, 8-9), il n'a pas où reposer la tête (Mt 8, 20). Il se tient dehors, la tête pleine de rosée, les cheveux couverts des gouttes de la nuit (Ct 5, 2). Qui parmi nous sera assez humain et hospitalier pour se lever et lui ouvrir (Ct 5, 5), et le faire entrer dans sa chambre ? Ou encore pour lui montrer une grande salle toute préparée où il puisse manger la Pâque nouvelle avec ses disciples (Mc 14, 14-15) ? Je vous le déclare en effet, mes frères : si le Seigneur ne trouve pas chez nous le repos qu'il cherche, nous non plus nous ne trouverons en lui le repos que nous désirons. [...]

5.1 Sur qui vais-je me reposer, dit le Seigneur, sinon sur l'homme humble et en repos (Is 66, 2 LXX) ? [...] Comment, en effet, pourrait-il se reposer sur cela qui ne tient pas en repos ? Comment une colonne pourrait-elle demeurer immobile sur une base qui chancelle ou vacille ? [...]

Une ascèse du repos

5.2 Aussi, mes frères, afin que le Seigneur, lui qui aime et dispense le repos, puisse trouver en vous son repos, appliquez-vous, selon le conseil de l'Apôtre, à demeurer en repos (1 Th 4, 11). Et comment cela se fera-t-il ? Je vous recommande, dit-il, de vous adonner chacun à votre tâche, et de travailler de vos propres mains (1 Th 4, 11). Le travail est une charge ; et cette charge, tel le poids qui leste un navire, donne repos et stabilité aux coeurs agités, et en outre il assure assise et équilibre à l'homme extérieur. [...]

5.3 C'est, comme vous le lisez, la source de grandes difficultés qu'une femme vagabonde, incapable de rester en repos, incapable de garder ses pieds dans sa maison, mais toujours aux aguets tantôt devant sa porte, tantôt sur les places, tantôt dans les recoins (Pr 7, 10-12). Et ce n'est pas sans raison que Paul, le docteur des nations, éprouve tant de méfiance à l'égard de ce mal de l'agitation, qu'il pense devoir le combattre non seulement par des réprimandes mais encore par la mise à l'écart. Nous vous en prions, dit-il, reprenez les agités (1 Th 5, 14). Et de nouveau dans sa seconde épître aux mêmes chrétiens de Thessalonique, il dit : Nous avons appris que certains d'entre vous mènent une vie agitée, ne faisant rien, mais se mêlant de tout. À ces gens-là, nous ordonnons de travailler dans le silence et de manger le pain qu'ils auront eux-mêmes gagné. Si quelqu'un n'obéit pas à ce que nous disons dans cette lettre, blâmez-le et n'ayez aucun rapport avec lui, pour qu'il en ait honte (2 Th 3, 11-14).

6.2 [...] Que sa honte le conduise à se corriger, que la réprimande lui procure de la joie, et qu'il nous réjouisse nous-mêmes, mais aussi l'Esprit de Dieu. Car si celui-ci dit : En tous j'ai cherché le repos, il ne le trouve que dans ceux qui sont en repos, et il ne le donne qu'à ceux qui sont en repos. [...]

6.3 Tous ensemble, travaillons donc à nous tenir en repos (1 Th 4, 11) ; ainsi, dans notre repos, nous nous emploierons sans cesse à la méditation du repos éternel, et, par désir de ce repos, nous serons trouvés prêts à assumer tout travail.

Que la bienheureuse Mère de Dieu, dont nous célébrons aujourd'hui le repos, nous obtienne cette grâce de la part de celui qui a trouvé le repos dans la demeure (Si 24, 12) de son corps et de son coeur. C'est lui, le Christ Jésus, qui est le Repos éternel : à lui honneur et gloire dans tous les siècles !


 

Pour la Toussaint

Bernard de Clairvaux

Pour la Toussaint V, 5-11

Le triple désir que suscite en moi le culte des saints

5.1 A quoi bon pour les saints notre louange ? A quoi bon notre célébration de leur culte ? A quoi bon même cette fête solennelle que nous leur consacrons ? A quoi leur servent nos hommages terrestres, alors que, selon la promesse très sûre du Fils, le Père céleste en personne les honore (cf Jn 12, 26) ? Que leur font nos éloges ? Déjà ils sont comblés !

5.2 Oui, mes bien-aimés, il en est ainsi : les saints n'ont nul besoin de nos honneurs, et notre ferveur à les célébrer ne leur apporte rien. En vérité, lorsque nous vénérons leur mémoire, il y va de notre intérêt, non du leur. Et voulez-vous savoir à quel point cela nous est utile ? Personnellement, j'en témoigne, lorsque je fais mémoire des saints, je ressens en moi un désir violent qui m'enflamme. Et ce désir est triple.

5.3 On dit communément : Loin des yeux, loin du cœur. L'œil, c'est la mémoire. Et penser aux saints, c'est en quelque sorte les voir. C'est de cette manière que nous avons part dans la Terre des Vivants (Ps 141, 6). Et ce n'est pas une part médiocre, si, comme il convient, l'élan de notre affection accompagne notre mémoire. Oui, je le redis, notre vie est dans le ciel (Ph 3, 20), même si c'est d'une manière différente de celle des saints. Ils s'y trouvent dans leur être même, nous y sommes en nos désirs; ils y sont par leur présence, nous y sommes par notre mémoire.

5.4 Ah! quand serons-nous, nous aussi, réunis à nos pères ? Quand leur serons-nous présents dans notre être même ? Voici, en effet, le premier désir que la mémoire des saints éveille ou fait grandir en nous : le désir de jouir de leur compagnie si délectable, le désir de devenir les concitoyens et les commensaux des esprits bienheureux, le désir de nous mêler au groupe des patriarches, aux cortèges des prophètes, au collège des apôtres, aux foules innombrables des martyrs, à l'assemblée des confesseurs, aux chœurs des vierges, en un mot le désir de partager la communion et l'allégresse de tous les saints.

6.1 Toute évocation de l'un des saints est comme une étincelle, mieux, comme une torche brûlante qui enflamme les cœurs aimants et leur donne soif de voir leur visage et de les embrasser. A tel point que très souvent ils se considèrent même comme déjà parmi eux, et le cœur tout vibrant ils se jettent avec un immense désir tantôt vers tous les saints à la fois, tantôt vers tel ou tel d'entre eux.

6.2 A l'opposé, quelle négligence ce serait, quelle paresse, plus encore quelle démence que de ne pas nous employer, par la fréquence de nos aspirations et par l'extrême ferveur de notre affection, à rompre avec cette vie-ci et à nous projeter au milieu de ces foules comblées d'un si grand bonheur! Malheur à nous et à nos cœurs endurcis! Oui, malheur à nous à cause ce ce péché que l'Apôtre reproche aux païens : ils ont manqué de cœur (Rm 1, 31)!

6.3 Voici que la célèbre Eglise des premiers-nés (He 12, 23) nous attend, et nous n'y prêtons pas attention ! Les saints nous désirent, et nous n'en tenons pas compte ! Les justes comptent sur nous, et nous restons indifférents ! Réveillons-nous, mes frères, ressuscitons avec le Christ, recherchons les réalités d'en haut, savourons les réalités d'en haut (Col 3, 1-2). Désirons ceux qui nous désirent, hâtons-nous vers ceux qui nous attendent, courons par les élans de notre cœur au devant de ceux qui comptent sur nous.

6.4 Car dans notre communion présente, il n'est nulle sécurité, nulle perfection, nul repos. Et pourtant même ici, qu'il est bon, qu'il est agréable d'habiter en frères, tous ensemble (Ps 132,1)! Toutes les contrariétés, intérieures ou extérieures, sont allégées du fait de la compagnie de frères si proches, avec qui nous ne formons qu'un cœur et qu'un âme (Ac 4, 32) dans le Seigneur. Combien plus douce alors, plus délicieuse, plus heureuse, cette communion du ciel, où ne subsistera aucun soupçon, aucune dissension, où un parfait amour nous liera tous en une indissoluble alliance : tout comme le Père et le Fils sont un, de même nous aussi nous serons un en eux (cf Jn 17, 21) !

7.1 Mais ce n'est pas seulement la compagnie des saints qu'il nous faut souhaiter pour nous, c'est aussi leur bonheur. De manière à ambitionner avec une extrême ferveur la gloire de ceux dont nous désirons déjà la présence…

9.1 Tel est donc le deuxième désir que le souvenir des saints suscite en nous : que le Christ se montre à nous, tout comme à eux, dans sa gloire, et que nous aussi nous puissions apparaître avec lui dans la gloire…

10.1 Pour qu'il nous soit permis d'espérer cette gloire et d'aspirer à un si grand bonheur, il nous faut aussi désirer intensément le secours de la prière des saints. Ainsi ce que nous sommes incapables d'obtenir par nous-mêmes, nous sera donné grâce à leur intercession.

10.2 Pitié pour moi, pitié pour moi, vous du moins, mes amis (Jb 19,21). Car vous connaissez les dangers que nous courons, vous connaissez la glaise dont nous sommes pétris (Ps 102,14), vous connaissez notre ignorance et les ruses de nos adversaires, vous connaissez leur violence et notre fragilité. Oui, c'est à vous que je m'adresse, vous qui êtes passés par la même épreuve, vous qui avez soutenu les mêmes combats, vous qui avez échappé aux mêmes pièges, vous qui par votre expérience de la souffrance avez appris la compassion (cf He 5,8).

10.3 J'ai cette confiance que les anges aussi ne dédaigneront pas de visiter ceux qui sont à leur image... Il y a entre eux et nous une ressemblance en ce qui concerne l'être spirituel et sa structure rationnelle. Pourtant même si, à cause de cette ressemblance, j'estime pouvoir compter sur eux, je suis d'avis de mettre une confiance encore plus grande en ceux dont je sais qu'ils partagent ma condition humaine même : ils éprouvent nécessairement une miséricorde plus intime et plus particulière pour ceux qui sont l'os de leur os et la chair de leur chair (Gn 2,23).

11.1 D'ailleurs, lors de leur passage de ce monde vers le Père (cf Jn 13,1), ils nous ont laissé des gages saints. C'est auprès de nous que leurs corps ont été ensevelis dans la paix (Si 44,14), eux dont les noms vivent pour toujours, autrement dit eux dont la gloire n'est jamais ensevelie. Loin de vous, âmes saintes, loin de vous cette cruauté de l'échanson du Pharaon : aussitôt rétabli au rang qu'il occupait auparavant, il oublia Joseph, le saint, retenu prisonnier dans son cachot (Gn 40,13-23). C'est qu'ils n'étaient pas, l'un et l'autre, des membres dépendants d'une même tête…

11.2 Ce n'est pas ainsi que notre Jésus aurait pu oublier le brigand crucifié avec lui (Lc 23,40). Ce qu'il avait promis, il l'a tenu : le jour même où le brigand souffrit avec lui, il régna aussi avec lui (cf 2 Tm 2,12).

11.3 Pour nous de même, si nous ne sommes pas des membres dépendants de la même tête que les saints, quelle raison avons-nous de les célébrer aujourd'hui dans une fête aussi solennelle et un tel élan d'affection ? Mais celui qui a dit : Si un seul membre est à l'honneur, tous les membres partagent sa joie, a affirmé aussi : si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance(1 Co 12,26). Voilà donc la solidarité qui nous unit, eux et nous : nous, nous partageons leur joie, eux, ils partagent nos souffrances. En pensant à eux d'un cœur aimant, nous participons à leur victoire, tandis qu'eux-mêmes combattent parmi nous et pour nous, en intervenant avec bonté..

11.4 Nous ne saurions douter de leur attention pleine de bonté à notre égard, puisque, dans l'impossibilité où ils sont de parvenir sans nous à la perfection (He 11,40) - je l'ai rappelé ci-dessus - ,ils nous attendent. Oui, ils nous attendent jusqu'au jour où nous recevrons, nous aussi, notre récompense. De la sorte, lors du dernier et grand jour de la fête, tous les membres du corps ensemble concourront à former avec leur tête si élevée l'Homme parfait (Ep 4,13), et Jésus-Christ uni à tout son héritage recevra la louange, lui notre Seigneur qui est, au-dessus de tout, Dieu béni, digne de louange et de gloire pour les siècles (Rm 9,5 et Dn 3,56).

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