Esprit

Pour l'Avent


Le texte qui suit est de Guerric d'Igny. Entré au monastère de Clairvaux vers 1120, Guerric devint en 1138 le père abbé du monastère de Igny (à 20 km de Reims). Il a toujours été considéré comme un maître de sagesse, un maître spirituel, qui peut aujourd'hui encore nous aider dans notre combat spirituel.

Les trois avènements, ou : comment vivre l'entre-temps ?
Sermon 2 pour l'Avent

Dans l'histoire de la spiritualité chrétienne, S. Bernard est reconnu pour avoir le premier élaboré la doctrine dite des trois avènements. Au 12ème siècle, cet enseignement constitue une nouveauté. Il ouvre le temps de la mystique. D'une conscience chrétienne marquée jusque là par une attente de type apocalyptique, on passe à l'attente d'une rencontre intérieure, mystique, dans l'âme, dans l'intériorité du croyant. D'une attente marquée par le livre de l'Apocalypse, on passe à une attente qui s'exprime de manière privilégiée par les images du Cantique des Cantiques, images d'une rencontre personnelle dans l'amour. Guerric se révèle ici un disciple de Bernard, mais il présente sur lui l'avantage d'être un bon pédagogue, clair et synthétique. Nulle part chez Bernard, on ne le trouve le thème des trois avènements exposé avec la même ampleur que dans ce sermon.Faisons attention aux divers qualificatifs appliqués par Guerric à l'avénement actuel. Tout le texte se présente comme un effort pour qualifier de manière juste cet avénement actuel : intime (intérieur), plus ou moins fréquent, transformant, intermédiaire, caché (secret), admirable, aimable.Dans le titre comme dans la traduction, le mot entre-temps cherche à rendre le terme technique latin interim. Il désigne le temps, inachevé, qui tout à la fois sépare et relie la Pâque et la Parousie de Jésus-Christ. Temps d'attente, qui dans l'action de grâce s'appuie sur un passé (le 'déjà' de l'Incarnation et de Pâques) et est tendu vers un terme espéré, attendu (le 'pas encore' de la Parousie).Nous remarquons dans ce texte - et c'est là une caractéristique de toute l'école cistercienne - combien l'expérience spirituelle cherche à se dire en termes de rencontre interpersonnelle dans l'amour : " Il vient ! Mon bien-aimé vient à moi ! "

Voici le Roi qui vient ! Courons à la rencontre de notre Sauveur.Invitatoire 1er dimanche Avent

L'expérience de l'avènement actuel et intime

3.2 Pour ma part, je pense que ce n'est pas seulement à propos du second avènement, mais même à propos du premier que nous sommes invités en tant de passages des Écritures à courir à sa rencontre. Comment cela, demandes-tu ? Voici : de même que nous courrons à la rencontre du second avènement par un mouvement et un bondissement de notre corps, de même c'est par un élan et un bondissement de notre cœur que nous devons courir au-devant du premier. Vous le savez en effet : après avoir revêtu, dans la résurrection, des corps renouvelés, nous serons, comme l'enseigne l'Apôtre, emportés sur les nuées à la rencontre du Christ, dans les airs, et ainsi nous serons pour toujours avec le Seigneur (1 Th 4, 17). De même, maintenant non plus, des nuées ne nous manquent pas qui soulèveront nos esprits vers les hauteurs, s'ils ne sont pas trop paresseux et trop attachés à la terre ; et ainsi nous serons avec le Seigneur, ne serait-ce qu'une demi-heure (Ap 8, 1).

3.3 Votre expérience, si je ne me trompe, reconnaît ce dont je parle. Tel jour où les nuées ont donné de la voix (Ps 76, 18), c'est-à-dire où les paroles des prophètes ou des apôtres ont retenti dans l'église, vers quelles hauteurs sublimes vos esprits n'ont-ils pas été élevés comme par le véhicule de la nuée ? Et ne sont-ils pas parfois sortis d'eux-mêmes jusqu'à pouvoir contempler, si peu que ce soit, la gloire du Seigneur (2 Co 3, 18) ?

3.4 À ce moment-là, si je ne me trompe, s'est révélée à vous la vérité de cette parole que le Seigneur a fait pleuvoir de cette nuée, par laquelle il nous fournit quotidiennement un moyen de nous élever : Le sacrifice de louange m'honorera, et c'est là le chemin sur lequel je lui ferai voir le salut de Dieu (Ps 49, 23). C'est ainsi donc qu'il se fait qu'avant même son avènement, le Seigneur vient à vous ; avant son avènement pour le monde en son ensemble, il vous accorde une visite intime. Je ne vous laisserai pas orphelins, dit-il, je m'en vais, et je viens à vous (Jn 14, 18).
Avènement qui nous transforme

3.5 Il faut ajouter que cet avènement du Seigneur auprès de chacun en particulier est plus ou moins fréquent selon le mérite et la ferveur de chacun ; dans ce temps intermédiaire entre le premier avènement et le dernier, il nous conforme au premier et nous prépare au dernier. Car si le Seigneur vient en nous maintenant, c'est pour que sa première venue jusqu'à nous ne soit pas rendue vaine, et que sa dernière venue ne soit pas celle de la colère contre nous. Par cet avènement-ci, en effet, il travaille à remodeler notre esprit d'orgueil, en le configurant à son esprit d'humilité - cet esprit qu'il nous a montré lors de sa première venue, afin de pouvoir remodeler pareillement notre corps humilié, en le configurant à son corps glorieux (Ph 3, 21) - ce corps qu'il nous montrera lors de son retour.3.6 C'est pourquoi il nous faut appeler de tous nos vœux et rechercher de toutes nos forces cet avènement intime, qui nous communiquera la grâce du premier avènement et nous garantira la gloire du dernier. Car Dieu aime la miséricorde et la vérité, le Seigneur donnera la grâce et la gloire (Ps 83, 12) : dans sa miséricorde, il nous dispense d'avance la grâce; dans sa vérité, il nous donnera en retour la gloire.

Avènement caché, mais admirable

4.1 Cet avènement spirituel tient donc le milieu entre les deux avènements corporels par sa position dans le temps, mais aussi par son degré de ressemblance avec chacun d'eux : comme un intermédiaire, il possède en partie les caractères de l'un et de l'autre. En effet, le premier fut caché et humble, le dernier sera manifeste et admirable : celui-ci est caché, certes, mais admirable.

4.2 Je le dis caché, non qu'il soit ignoré de celui pour qui il a lieu, mais parce qu'il advient secrètement en lui. C'est pourquoi cette grande âme se glorifie et dit en elle-même : Mon secret est à moi, mon secret est à moi (Is 24, 18). Mais même celui-là en qui il advient ne peut le voir avant d'en jouir (…). On ne le voit pas venir, on ne le perçoit pas s'éloigner ; c'est seulement lorsqu'il est présent qu'il est pour l'âme lumière et intelligence : invisible, il est pourtant vu, et insaisissable, il est pourtant perçu !

4.3 Par ailleurs, combien cet avènement du Seigneur, tout caché qu'il soit, est admirable ; de quels doux et joyeux saisissement il suspend et ravit l'âme qui le contemple ; comment tous les os de l'homme intérieur lui crient : Seigneur, qui est comme toi ? (Ps 34, 10), ceux-là le savent bien qui en ont l'expérience. Et plaise à Dieu que ceux qui ne l'ont pas en éprouvent suffisamment le désir. À condition que ce ne soit pas une curiosité téméraire qui les porte à scruter la Majesté au risque d'être accablés par la gloire (Pr 25, 27 vg), mais que ce soit un amour plein de tendresse qui les fasse soupirer après le Bien-Aimé pour être accueillis par la grâce. Car le Seigneur accueille les doux, mais il rabaisse jusqu'à terre les pécheurs (Ps 146, 6); il résiste aux orgueilleux, mais aux humbles il donne sa grâce (Jc 4, 6).

Avènement aimable et admirable

4.4 Si donc le premier avènement est un avènement de grâce, et le dernier un avènement de gloire, celui-ci, lui, est un avènement à la fois de grâce et de gloire. Par la grâce qui nous console, il nous donne comme un avant-goût de la gloire future. Si, dans le premier, le Dieu de majesté est apparu méprisable, et si, dans le dernier, il doit apparaître redoutable, dans cet avènement intermédiaire, il apparaît à la fois admirable et aimable. Ainsi, la faveur de la grâce qui le rend aimable ne provoque pas le mépris, mais l'admiration ; et la magnificence de la gloire qui le fait paraître admirable n'inspire pas la terreur, mais plutôt la consolation.4.5 Le premier faisait dire aux Juifs : Nous l'avons vu, et il n'avait ni apparence, ni beauté ; c'est pourquoi nous l'avons compté pour rien (Is 53, 2-3). Le dernier épouvante même le juste, qui dit : À sa vue, qui tiendra debout ? (Ml 3, 2). Mais de celui-ci, l'Apôtre dit : Contemplant la gloire du Seigneur, nous nous transformons en cette même image, de gloire en gloire, comme par l'Esprit du Seigneur (2 Co 3, 18). Réalité tout admirable et aimable : Dieu qui est Amour pénètre les sens de celui qui aime, l'Époux étreint l'Épouse dans l'unité de l'Esprit, et elle se transforme en cette même image, en laquelle elle contemple, comme dans un miroir, la gloire du Seigneur (1 Co 13, 12 ; 2 Co 3, 18).
Le bonheur de la vie dans l'entre-temps

4.6 Quel bonheur pour ceux dont l'ardente charité a mérité d'obtenir déjà cette faveur ! Mais quel bonheur aussi pour ceux dont la sainte simplicité peut espérer l'obtenir un jour ! Les premiers trouvent déjà dans le fruit de leur amour la consolation de leurs labeurs ; les seconds, avec un mérite peut-être d'autant plus grand qu'ils ont dans l'entre-temps moins de consolation, portent le poids du jour et de la chaleur (Mt 20, 12) et attendent l'avènement de la Récompense. Pour nous donc, mes frères, qui n'avons pas encore la consolation d'une expérience aussi élevée, que du moins, afin de garder patience jusqu'à l'avènement du Seigneur (Jc 5, 7), nous ayons dans l'entre-temps la consolation d'une foi ferme et d'une claire conscience , qui puisse dire avec Paul : Je sais en qui j'ai mis ma foi et j'ai la certitude qu'il a le pouvoir de garder mon dépôt jusqu'à ce Jour-là (2 Tm 1, 12), c'est-à-dire jusqu'à l'avènement dans la gloire de notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ (Tt 2, 13). À lui la gloire dans les siècles des siècles. Amen.

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