Esprit

Pour la Nativité


Le texte qui suit est de Guerric d'Igny. Entré au monastère de Clairvaux vers 1120, Guerric devint en 1138 le père abbé du monastère de Igny (à 20 km de Reims). Il a toujours été considéré comme un maître de sagesse, un maître spirituel, qui peut aujourd'hui encore nous aider dans notre combat spirituel.

Gratuite et gracieuse nativité !
Sermon 3  pour la Nativité

Introduction :

Ce sermon consiste tout entier en une méditation du "pour nous" : si la naissance de l'enfant est une grâce gratuite et gracieuse, c'est vrai d'abord pour l'humanité en son ensemble, c'est vrai en un sens plus particulier pour l'Église (par opposition à l'Israël biblique), c'est vrai enfin pour chacun des croyants.Le § 4, évoquant le récit du jugement de Salomon, oppose Israël et l'Église. Cette théologie de l'histoire n'est pas à entendre d'abord négativement comme une accusation d'Israël (au sens biblique), mais elle vise essentiellement à mettre en valeur la grâce toute gratuite dont l'Église est la bénéficiaire, alors que pourtant elle est originaire des nations païennes et n'avait reçu aucune promesse.

Il est né enfant, pour nous (Is 9, 6).

Un don pour nous, les humains

1.1 Oui, c'est bien pour nous qu'il est né, ce n'est ni pour lui-même, ni pour les anges. Ce n'est pas pour lui-même, dis-je, qu'il est né, de sorte que par cette naissance il commencerait son existence ou une existence meilleure : non, car avant de naître dans le temps, éternellement il était, et il était à lui-même sa parfaite béatitude, car il était Dieu parfait né de Dieu parfait. Ce n'est pas non plus pour les anges qu'il est né [...].

1.2 Lui qui était né Dieu pour lui-même, il est né enfant pour nous [...]. Si par sa naissance éternelle il était sa propre béatitude et celle des anges, par sa naissance temporelle il s'est fait pour nous rédemption (1 Co 1, 30), car il nous voyait peiner seuls sous l'antique tare de notre naissance. [...]

1.3 [...] Grâces soient rendues à ta gratuite et gracieuse nativité, ô Dieu, fils de l'homme : par elle, nous avons accès à cette grâce en laquelle nous sommes établis, et nous mettons notre orgueil dans l'espérance de la gloire des enfants de Dieu (Rm 5, 2 ; 8, 21).

1.4 Admirable échange assurément : tu reçois la chair, tu donnes la déité. Échange, oui, mais contracté par charité, non par cupidité. [...] C'est notre bénéfice et non ton profit que tu as cherché en naissant de nous, car si tu as voulu naître, c'est à seule fin qu'en te diminuant tu oeuvres à notre promotion et qu'en t'humiliant tu oeuvres à notre glorification. Tu t'es vidé et tu nous as rempli : toute la plénitude de ta divinité, tu l'as transvasé en l'homme. [...]

Un don pour nous, l'Église

4.1 Vous, mes frères, qui avez reconnu la crèche de votre Maître, et, dans cette crèche, le Maître qu'Israël n'a pas reconnu (Is 1, 3), vous, dis-je, aux yeux de qui le Sauveur n'est pas moins noble parce qu'il a choisi de se faire miséricordieux - au contraire il éveille d'autant plus votre tendresse qu'il a plus pauvre apparence -, eh bien, chantez, exultez et psalmodiez (Ps 97, 4) : L'enfant est né pour nous ! Le fils nous a été donné (Is 9, 6) ! C'est bien des Juifs qu'il est né, mais c'est pour nous qu'il est né ; car il leur a été enlevé, il nous a été donné (cf. Mt 21, 43).

4.2 Chantez au Seigneur un chant nouveau, car il a fait des merveilles ! Le Seigneur a manifesté son salut (Ps 97, 1-2), à tel point que l'âne originaire des nations reconnaît dans la crèche son Maître (Is 1, 3) qui pour lui s'est fait fourrage [...]. En effet, c'est aux yeux des nations qu'il a révélé sa justice (Ps 97, 2). Cette justice, le Juif ne la connaît pas, car il porte encore un voile sur le visage. Il porte un voile, parce qu'il demeure jaloux ; en conséquence il ne voit pas la vérité, et il est jaloux de ce que l'enfant soit né pour nous, et que le fils nous ait été donné. Et ce qui excite sa jalousie, ce n'est pas le désir d'avoir pour lui cet enfant, mais le désir qu'il meure aussi bien pour moi que pour lui. La prostituée envieuse et méchante préférerait que l'enfant soit tué, plutôt qu'il me soit donné vivant. 4.3 Mais dans son jugement, notre Salomon - dont la parole plus incisive qu'aucun glaive à double tranchant (He 4, 12) sonde les coeurs et les reins (Ps 7, 10) - ne s'est pas trompé en identifiant la mère : " Donnez, dit-il, l'enfant vivant à l'Église, car c'est elle qui est sa mère (1 R 3, 16-28). " Quiconque en effet accomplit sa volonté est sa mère, et son frère, et sa soeur (Mt 12, 50).4.4 - " Ô Seigneur Salomon, tu dis, toi, que je suis sa mère ; mais pour ma part, je me proclame sa servante. Je suis la servante du Christ. Pourtant, qu'il m'advienne selon ta parole (Lc 1, 38). En tout cas, je me comporterai en mère autant que je le pourrai, par mon amour et ma sollicitude ; mais toujours je me souviendrai de la condition qui est mienne. "

Un don pour chacun de nous !

5.1 Ô mes frères, ce nom de mère n'appartient pas exclusivement aux supérieurs, même s'il leur incombe un devoir particulier de sollicitude et de tendresse maternelle. Ce nom vous appartient à vous aussi, puisque vous accomplissez la volonté du Seigneur (Mt 12, 50). Oui, vous aussi vous êtes mères de l'enfant qui est né pour vous et en vous, dès lors que sous l'effet de la crainte du Seigneur, vous avez conçu et enfanté l'Esprit du salut (Is 26, 17-18 LXX).

5.2 Veille donc, ô mère sainte, veille à prendre soin du nouveau-né, jusqu'à ce que soit pleinement formé en toi le Christ (Ga 4, 19) qui est né pour toi. Car plus son âge est tendre, plus facilement il peut périr pour toi, même si pour lui-même il ne périt jamais. En effet, l'Esprit qui est en toi, s'il vient à s'éteindre pour toi, fait retour à Dieu qui l'a donné (Qo 12, 7).

5.3 Veille, je le répète, à prendre soin du nouveau-né, te souvenant que c'est en dormant que ta rivale a étouffé le fils qui lui avait été donné. Et qui est cette rivale, sinon l'âme charnelle, qui par sa négligence et son inertie éteint l'Esprit (1 Th 5, 19) ? [...]

5.6 Ainsi donc, mes frères, vous en qui est née de par l'Esprit Saint la foi agissant par la charité (Ga 5, 6), protégez-la, nourrissez-la, soignez-la comme le petit Jésus, jusqu'à ce que soit pleinement formé en vous (Ga 4, 19) cet enfant qui est né pour nous (Is 9, 6). Car ce n'est pas seulement en sa naissance, mais en sa vie et sa mort que cet enfant nous a livré le modèle selon lequel nous devons être modelés. Rappelons-nous toujours en effet que s'il est né, c'est pour nous, que s'il a voulu vivre, c'est pour nous, que s'il a voulu mourir, c'est pour nous. Pour lui-même il n'en avait pas besoin. S'il l'a fait, c'est pour qu'à notre tour, nous renaissions par lui, nous vivions selon lui, nous mourions en lui, qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Amen.

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