Esprit

Pour la Pentecôtes


Le don des langues :
une triple grâce de l'Esprit

Guérric d'Igny
Sermon 2  pour la Pentecôte

Introduction :

En ce jour de Pentecôte, Guerric médite sur le don de l'Esprit. Il s'attache en particulier à l'image de la langue, qui intervient deux fois dans le récit des Actes: l'Esprit est donné sous forme de langues de feu se posant sur chacun, et l'un des effets de ce don consiste à parler des langues diverses. C'est ainsi que notre auteur en vient à distinguer une triple fonction de la langue, correspondant à un triple don de l'Esprit et à une triple dimension de la vie chrétienne (les relations à Dieu, aux autres, à soi-même).

D'abord la langue nous est donnée pour proclamer les merveilles de Dieu : dimension de louange d'une vie consacrée à chanter le Mystère de Dieu. Ensuite la langue remplit un office de compassion ; dans le ministère de l'écoute des frères, la langue permet de " lécher " leurs plaies, de prendre soin de leur misère, de dire une parole de consolation. Cela est particulièrement vrai de l'abbé envers ses frères. Enfin, vis-à-vis de moi-même - le sermon se fait ici témoignage en " je"-, la langue m'est donnée pour gémir sur ma propre misère, pour laisser monter vers Dieu le cri de ma prière : c'est là aussi un don de l'Esprit.

En ce texte très personnel, l'abbé d'Igny s'offre à rencontrer de manière privilégiée en sa vocation de " poète ", en son rôle d'abbé ayant mission de parler, d'user de la " langue ". Il se veut poète pour chanter Dieu et proclamer avec grâce ses merveilles, il se veut poète pour être tout à la fois utile et agréable à ses frères (il s'applique ici à lui-même deux vers d'Horace réfléchissant précisément sur son art poétique), il se veut poète enfin pour laisser s'exprimer en lui-même le gémissement de l'Esprit.

Une langue brûlant de chanter Dieu

1.1 Par diverses langues, les apôtres proclamaient les merveilles de Dieu (antienne, d'après Ac 2, 4. 11).
Assurément leurs langues proclamaient ce qui débordait de leurs coeurs (Lc 6, 45). Si les louanges de Dieu remplissaient leurs bouches, c'est que l'amour de Dieu avait été répandu dans leurs coeurs (Rm 5, 5). Ô Seigneur mon Dieu, moi aussi, assurément je chanterais de semblables louanges, si j'avais été semblablement désaltéré. Cependant comme mon âme est à sec, ma langue aussi se trouve engourdie. Mais que mon âme soit rassasiée comme par un festin, et, la joie sur les lèvres, ma bouche chantera ta louange (Ps 62, 6).

1.2 [...] Heureux l'homme que tu instruis, Seigneur, et à qui tu enseignes ta loi (Ps 93, 12). Cette loi du Seigneur, c'est la charité. Et cette charité est une loi de feu, elle embrase le coeur d'un incendie d'amour et la bouche d'une parole de feu. D'en-haut, dit le Prophète, il a envoyé le feu dans mes os et il m'a instruit (Lm 1, 13).

1.3 Avec quelle aisance et quelle rapidité, avec quelle abondance et quelle intensité, ce feu, envoyé sur la terre par le Seigneur Jésus, a non seulement instruit les ignorants, mais aussi libéré ceux qui étaient entravés ! Oui, elles étaient bien de feu, ces langues en lesquelles se partagea ce feu (Ac 2, 3), et qui embrasèrent tellement les âmes des apôtres, et leurs langues aussi, que de nos jours encore tout auditeur attentif s'embrase à l'audition de leurs paroles. Oui, elle était de feu, la langue de Pierre, elle était de feu la langue de Paul, et de nos jours encore vit en leurs paroles un feu continu, un feu qui irradie sur nos coeurs, si du moins nous nous en approchons, si nous ne détournons pas l'oreille et l'esprit de leurs discours.

2.1 Si j'avais mérité de recevoir une de ces langues, je dirais certainement moi aussi : Le Seigneur m'a donné pour récompense une langue, et avec elle je proclamerai sa louange (Si 51, 30) à l'instar des apôtres, dont il est écrit : Par diverses langues, ils proclamaient les merveilles de Dieu.

Une langue brûlant de soigner les blessures

2.2 Et je dirais encore ceci : Le Seigneur m'a donné une langue habile, que je sache par ma parole soulager celui qui est tombé (Is 50, 4). Les apôtres et leurs émules, avec les langues qui leur ont été données, annoncent les merveilles de Dieu, fustigent les tyrans, flagellent les démons, répandent la pluie sur la terre, ouvrent les portes des cieux [...]. Ah ! si pour ma part il pouvait m'être donné seulement une langue de chien, avec laquelle je pourrais lécher d'abord mes propres plaies (cf. Lc 16, 21), ensuite celles des autres (Lc 16, 21 ; RB 46, 6) - si du moins il s'en trouve qui veuillent me le permettre. Heureux, certes, ceux dont le coeur est rempli de joie et la bouche de jubilation du fait de leur amour et de leur profond attachement pour la louange divine. Mais je proclamerais heureux également ceux qui, en léchant les blessures des âmes pour en ôter l'infection et la purulence, attirent en eux-mêmes l'Esprit et la grâce dont leur âme pourra se rassasier.

2.3 Assurément, ces gens sont affamés et assoiffés de justice (Mt 5, 6), ils souffrent de faim comme des chiens (Ps 58, 7). Aussi n'ont-ils aucune répugnance envers ce qu'ils pourraient introduire dans leur corps ; et ils n'ont d'aversion pour aucun pécheur qu'ils pourraient convertir à la justice. Ce que Dieu a purifié, toi, ne le déclare pas impur (Ac 10, 15), est-il dit au premier des apôtres et en sa personne à tous les autres. À cette injonction, Pierre tue et mange des reptiles et des volatiles de toute espèce, et dit : Ce qu'auparavant je ne voulais même pas toucher, maintenant, tenaillé que je suis par un désir qui ne souffre aucun délai, j'en fais ma nourriture (Jb 6, 7 Vg). [...]

2.4 Davantage même, et c'est chose merveilleuse, plus un pécheur nous fait goûter d'amertume avant sa conversion, plus celle-ci par la suite nous est douce ; plus on désespérait de son salut, plus celui-ci nous procure de joie. C'est que nous nous émerveillons alors davantage de la grâce du Sauveur, lui qui en rapportant sur ses épaules la brebis perdue, donne aux anges plus de joie pour un seul pécheur qui se convertit que pour quatre-vingt-dix-neuf justes (Lc 15, 3-7).

3.1 D'autres, qui en ont reçu le don, peuvent bien dire : Seigneur, comme tes paroles sont douces à mon palais (Ps 118, 103) ! Quant à moi, mon âme affamée et souffrant de faim comme un chien (Ps 58, 7), accueillera comme doux même ce qui est amer (Pr 27, 7), et un mets répugnant lui sera appétissant. D'autres peuvent trouver leur plaisir à sucer le miel des Écritures ; moi, je me délecterai à lécher les plaies des pécheurs, c'est-à-dire les miennes et celles de mes semblables. L'ulcère du péché, c'est vrai, est répugnant et horrible à voir ; cependant la saveur et le charme qu'il y a à le lécher, nul ne les goûte, nul ne les connaît, sinon celui qui est affamé du salut de ceux qui vont à leur perte et qui souffre de faim comme un chien. C'est de tels hommes qu'il est dit : La langue de tes chiens trouve sa nourriture en tes ennemis (Ps 67, 24) [...].

Guerric, poète de Dieu : joindre l'utile à l'agréable

4.1 Mais je reviens au point d'où je me suis écarté. Je souhaitais pour moi une langue pour chanter la louange de Dieu, ou certes une langue pour soigner les plaies de ceux qui me les dévoilent. Ce qu'ainsi je recherche pour moi, c'est par l'une le fruit d'une sainte ferveur, par l'autre le gain du salut de mes frères. Et ce que je désire également pour vous, c'est par la première vous être agréable, par la seconde vous être utile. En effet, même en ce qui concerne l'art et le rôle des poètes profanes, on trouve chez l'un d'entre eux ces mots :
Le désir des poètes, c'est ou bien de servir ou bien de charmer.
L'emporte absolument celui qui joint l'utile à l'agréable.
(Horace, Art poétique)

Une langue pour gémir sur sa misère

4.2 Je souhaitais pour moi, dis-je, la grâce de la parole, par laquelle je pourrais me mettre avec empressement au service et de Dieu et de vous-mêmes, ou du moins compenser quelque peu par ma parole ce en quoi je manque de vous être utile par mon exemple. [...]

4.3 La crainte me tourmente de part et d'autre, et je suis pris dans ce dilemme (Ph 1, 23) : ma charge exige de moi une parole, et ma vie contredit cette parole. Mais je me souviens de ce mot trouvé chez un sage : L'âme du travailleur travaille en sa faveur (Pr 16, 26). Si la faiblesse de mon corps me dispense du travail manuel, certes mon âme [...] dira avec David : Mon gémissement était mon travail (Ps 6, 7). Oh ! si m'étaient donnés ces gémissements ineffables par lesquels l'Esprit intercède pour les saints (Rm 8, 26), en sorte qu'ils soient mon travail ! Sans aucun doute, le travail de tels gémissements compenserait largement pour moi le travail manuel quotidien.

5.1 Mais vous aussi, mes frères, si vous avez appris à désirer les dons les meilleurs (1 Co 12, 31), demandez que l'Esprit répande en vous de tels gémissements. Je ne sais si parmi les dons de l'Esprit il y en a de plus utiles et de plus adaptés à des êtres pétris de misère et de faiblesse. Je ne sais s'il y a un son plus familier et plus agréable à l'Esprit Saint, lui qui s'est montré sous la forme d'une colombe. Mais ce que je sais, c'est que pour nul autre ouvrage que celui qui consiste à gémir et à pleurer, nous ne pouvons trouver en nous matière si abondante et si disponible ! Sinon, c'est que notre orgueil se dissimule sa misère, ou que notre esprit est endurci par l'insensibilité ou la folie. [...]


 

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