Esprit

Frère Raphaël (1919-2011)

« Oui, je me lèverai, et j’irai vers mon Père » (Luc 15)


En ce mercredi 5 octobre 2011, notre frère Raphaël (Jacques BOULET) est arrivé au terme de son itinéraire sur terre.
Il est entré enfin, selon son grand désir, dans la maison du ciel où notre Père l’a accueilli en sa tendresse.

Né à Rixensart en 1919, frère Raphaël est entré au monastère en 1937. Il y a mené une vie de fidélité assidue à la prière et au travail. Pendant plus de 32 ans, il a mis ses nombreux talents au service de la brasserie. Élu abbé en 1966, il ne se sentait à l’aise pour cette tâche et reprit simplement sa place de frère parmi des frères. Ayant reçu à son entrée le nom d’un ange, il témoigna parmi nous de beaucoup de patience et de douceur, ce qui lui valut de nombreuses amitiés parmi tous ceux qu’il fréquenta dans ses relations de travail.

Que Raphaël et les saints anges l’accueillent dans la joie de Dieu.


Prière lors de la veillée (vendredi 7 octobre)

Notre frère Raphaël vient de nous quitter, quelques jours après la fête de son saint patron Raphaël et de tous les anges. Ne pourrions-nous pas dire qu’avec notre frère un ange est passé parmi nous… porteur pour nous d’un message de Dieu ?
R/ Seigneur, nous te rendons grâce.
1/ Dans la Bible, l’ange Raphaël se fait le compagnon de chemin et le guide du jeune Tobie… Notre frère Raphaël fut pour nous un bon compagnon de chemin, et pour chacun de nous il demeure une figure lumineuse de la voie monastique. Béni,
sois-tu, Seigneur.
2/ Durant 32 ans, notre frère assuma d’un cœur égal la lourde responsabilité de la brasserie. Là comme en tous ses autres services, il se montra soigneux, précis, serviable. Son exemple d’abnégation et de fidélité nous stimule. Béni, sois-tu,
Seigneur.
3/ Notre frère vécut toujours comme un frère parmi des frères, dans la simplicité et la stabilité. Homme calme, discret et doux, il traversa la paix au cœur les hauts et les bas de la vie communautaire au long de près de trois quarts de
siècle. Béni sois-tu, Seigneur.
4/ Homme assidu à la prière, lisant de manière suivie quelques livres bien choisis, dans la continuité et la régularité, frère Raphaël fut à sa manière un pilier de notre communauté. Béni, sois-tu, Seigneur.
5/ Affable et courtois en toutes circonstances et avec tous, fr. Raphaël offrait une oreille et un cœur attentifs à tant de gens qui aimaient le rencontrer et bénéficier de ses conseils et de sa paix. Béni, sois-tu, Seigneur.
6/ Dans la maison de soin où il résidait depuis quelques mois, il demeurait égal à lui-même. Il perdait parfois la conscience claire des temps, des lieux, des noms, mais il accueillait chacun avec un sourire d’ange, et un humour fin et malicieux qui faisait du bien à tous ceux qui l’approchaient. Béni, sois-tu, Seigneur.
7/ Depuis un an ou deux, il ne tenait plus en place, souvent il faisait ses valises et voulait partir, aller à la gare, pour « rentrer chez lui », était-ce le pays de son enfance, était-ce Orval, le lieu de toute sa vie, était-ce – enfin ! – la maison paternelle de Dieu ? Il y est accueilli désormais dans la joie par saint Raphaël et tous les anges et tous les frères qui l’ont précédé. Béni, sois-tu, Seigneur.



Homélie pour les funérailles (samedi 8 octobre)

« Je suis le chemin, la vérité et la vie ». Ces paroles de Jésus ont résonné très tôt dans le cœur de notre Père Raphael. A dix-huit ans déjà, il sent l’appel à la vie monastique. A cette époque ce n’était pas une exception. Ce que nous pouvons
considérer comme plus exceptionnel est la fidélité de Père Raphael. Il a vécu la stabilité dans sa communauté durant 74 ans, cela fait trois quarts de siècle. Et le mot stabilité a bien tout son sens dans la vie de notre frère. C’était un trait de sa conception monastique.

Jésus s’appelle le « chemin ». Pour P. Raphael cela s’est traduit dans un long cheminement intérieur. Mais la voie à suivre était pour P. Raphael probablement plus sinueuse qu’il ne se l’était imaginé en entrant à Orval. (La vie n’est jamais comme on la rêve.) Les années de la deuxième guerre mondiale et son séjour à Notre-Dame du Désert en France ; son long travail à la brasserie (pendant 32 ans) ; les années d’après-concile qui ont si fortement marqué notre communauté ; en cette même période l’abbatiat de P. Raphael, bref mais fécond ; puis l’économat, suivi de longues années de « repos » où il continuait à travailler de son mieux…
P. Raphael a tout vécu avec intensité, mais aussi en gardant une place discrète, on aurait dit celle d’un observateur, s’il n’avait pas eu en même temps des fonctions de responsabilité et l’obligation de prendre beaucoup de décisions. Pas toujours facile pour un grand timide. P. Raphael était paralysé quand il devait parler en public. Il fuyait les rencontres trop nombreuses. Mais sa timidité se doublait d’une option bien consciente. P. Raphael avait quelque chose d’un sage. Il ne disait pas grand-chose, mais n’en pensait pas moins. Et quand on demandait son opinion, il était capable de la livrer, sans jamais hausser le ton. Cette sagesse le rendait proche. Pour beaucoup de frères de la communauté il était le confesseur ou le conseiller spirituel. Il l’était aussi pour des personnes de l’extérieur. Un ami fidèle. Quand Jacques Boulet recevait comme nom de religieux celui de l’archange Raphael, le Père Abbé était prophète sans le savoir. Raphael veut dire en hébreu : Dieu guérit. Comme un ange gardien aux côtés de Tobie, Père Raphael a accompagné beaucoup de personnes sur leur chemin. Il était pour elles toujours un élément de paix et souvent de guérison. La pauvreté, il l’aimait. Il s’est toujours battu contre des choses qu’il n’estimait pas nécessaire. Il était solidaire avec les personnes économiquement pauvres. Le côté trop capitaliste de notre société lui faisait problème. Père Raphael évoluait avec son temps et je me suis souvent demandé comment il y réussissait, malgré son âge, lui qui ne sortait jamais. Il est vrai qu’il avait un petit complexe de ne pas avoir fait des études. Complexe en fait inutile pour quelqu’un d’aussi d’intelligent et ouvert. Bien sûr il n’évoluait pas dans tous
les domaines. Il pouvait être têtu, notamment dans le domaine pratique, où il se sentait plus sur son terrain. En cela il partageait peut-être le scepticisme de Qohélet, un des grands sages de l’Ancien Testament. Mais il était conscient d’être
dépassé et, tout en gardant sa conviction, laissait faire les autres sans s’y mêler.

Pour nous – et n’est-ce pas son plus grand cadeau ? – Père Raphael restera un modèle dans la vie monastique. Il était fidèle à la prière. Il aimait beaucoup chanter. Il était présent à toutes les réunions communautaires, et cela jusqu’à un âge très avancé. Il a rendu service jusqu’en ces dernières années, simplement, sans faire beaucoup de bruit. Il est parti à la maison de soins, fin avril, en prenant son psautier, dont il ne se séparait pas. Il ne pouvait plus se concentrer sur le texte, mais les psaumes avaient été toute sa vie. Il avait un grand sens de l’obéissance et, là encore, sans se faire remarquer. Le jour de samedi saint je lui ai annoncé que le moment était venu pour aller à Banneux, au Carrefour Saint-Antoine. P. Raphael était dans un moment de grande lucidité. Nous en avons parlé longuement. A la fin je lui ai demandé comment il se sentait. Il a répondu : « L’idée ne m’enchante pas. Mais tu sais bien ce qui vaut mieux pour moi. » C’était simple, clair et bref. Je pense que P. Raphael a dit plusieurs fois dans sa vie cette phrase. Toujours il obéissait et essayait d’assumer des décisions prises par d’autres. Ce n’était pas toujours facile. Cette sobriété a marqué toute sa vie spirituelle. P. Raphael ne partait jamais dans de grandes envolées lyriques. Ce n’était pas son genre. Mais il était ferme et solide dans la foi. Fidèle à la prière. Fidèle à ses frères. Cette vie sans prétention, mais avec respect et courtoisie pour tout le monde, restera pour nous une lumière.
Merci, Seigneur, de nous avoir donné Père Raphael.

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