Esprit

Frère Yowani (1946-2012)

« Père, je remets mon souffle entre tes mains. » (Lc 23,46)


Frère Yowani Monsembula

Moine d’Orval 1993-2012

Ce mercredi 25 janvier 2012, après une longue maladie, notre frère Yowani a remis son dernier souffle  entre les mains du Maître de la Vie. Ce geste du don de sa vie couronne comme un fruit mûr un itinéraire marqué par l’engagement de tout son être au service du Seigneur, d’abord comme prêtre du diocèse d’Inongo, au Congo, où il a été ordonné le 1 octobre 1972, puis comme moine d’Orval, où il a fait sa profession solennelle, le 11 juillet 1998.

Né le 8 août 1946, Yowani avait choisi en 1993 de quitter sa famille et son pays pour vivre la vie cistercienne dans notre communauté, où il a apporté la joie et la chaleur de l’Afrique. Devenu de plus en plus infirme et dépendant, il continuait à rayonner, toujours simplement content de ce qui lui était donné. Quelques jours avant son départ, il répétait encore : Je suis comblé.


Prière à la veillée d’adieu (27 janvier)

Mes sœurs, mes frères, unissons-nous dans la prière autour de notre frère Yowani
R/ A toi, Dieu, notre louange.
1/ Frère Yowani, tu es venu de loin, inattendu, tu nous as surpris de bien des manières, tu nous as appelés à élargir notre cœur, à nous ouvrir à ta culture, à ton pays et son histoire. Nous avons reçu de toi ta famille, tes amis de là-bas et d’ici.
Merci pour tous ces dons.  Et béni soit le Père du ciel, source de tous les dons.

2/ Frère Yowani, tu as vécu parmi nous, avec ta joie, ta lumière, ta chaleur. Avec tes attentes et tes exigences. Avec ta souffrance et ta compassion. Partageant notre vie communautaire tissée de pardon et de fête.
Merci pour le frère que nous avons trouvé en toi. Et béni soit le Père qui t’a donné à notre communauté durant ces 20 années de ta vie.

3/ Frère Yowani, tu as adopté notre communauté et notre genre de vie, tu as pris la nationalité belge, mais tu restais comme Abraham un exilé, loin de la terre qui t’a vu naître, loin de ta famille et des événements joyeux ou douloureux qu’elle vivait.  Mais comme Abraham  toujours tu as témoigné de la vraie terre promise que tu attendais.
Merci pour ton témoignage, et béni soit le Père qui nous promet à tous son royaume.

4/ Frère Yowani, tu as servi parmi nous de bien des manières, dans les multiples tâches de la vie fraternelle : en particulier autour de la table de la communauté, autour de la table des hôtes, ou encore autour de la table de l’autel.
Merci pour ces divers services que tu as accompli de tout ton cœur, et béni soit le Père céleste qui t’a confié ces divers ministères.

5/ Frère Yowani, nous avons tous été surpris par cette insidieuse sclérose qui depuis trois années t’a progressivement réduit à l’impuissance. Longtemps personne n’en comprenait les symptômes. Tu as accepté humblement cette incompréhension, et à Banneux, tu as partagé doucement,  joyeusement même, la condition de dépendance des personnes âgées et diminuées. Et toujours tu nous a accueillis  avec simplicité même  lorsque nous étions bien maladroits. Et dans tes derniers jours encore tu disais : Je suis comblé.
Merci pour cette place que tu as tenue, et béni soit le Père qui nous a ainsi donné par toi une précieuse parole de vie.

 


Homélie des funérailles de frère Yowani  Le samedi 28 janvier 2012.

Frères et sœurs, j’ai choisi cet évangile à cause des derniers mots « Mon joug est doux, mon fardeau léger ». Ils ne se trouvent pas dans le lectionnaire pour les funérailles, mais je les ai réintégrés. On devine pourquoi les liturgistes ont coupé le texte avant cette phrase. Qui oserait de lui-même appliquer ces mots à quelqu’un qui a souffert longtemps ? Mais ce sont les mots que Fr. Yowani m’a répété quelques jours avant de partir en clinique, quand il était déjà conscient de sa situation et ne se faisait plus guère d’illusion. Quand on est devant la mort, les façades tombent et seul ce qui est vrai reste debout. Je crois que Yowani a prononcé ces mots en vérité, parce qu’il acceptait alors sa maladie comme quelque chose que le Seigneur lui donnait, pour le rendre semblable à Jésus sur la croix. Mais suivre Jésus de cette façon avait pour Fr. Yowani quelque chose de doux parce que c’était Jésus qui portait le fardeau avec lui.

Ceux qui rendaient visite à Yowani savent qu’il a vécu pendant longtemps sa maladie dans la dénégation. Il allait guérir et quand la guérison devenait improbable il y aurait un miracle. « Tu verras – disait-il – il y aura un miracle. Dieu est bon ». J’ai prudemment fait remarquer que par définition les miracles ne courent pas les rues. Je lui demandais donc : « Et si Dieu ne fait pas de miracle, seras-tu fâché contre Lui ? ». – « Oh non, disait-il, que sa volonté soit faite. » Et d’expliquer : « Je regarde la croix, et quand je vois tout ce que Jésus a souffert pour nous et aussi pour moi, je dis : voilà, je n’avais jamais vraiment souffert dans la vie. C’est maintenant mon tour. Maintenant je comprends ceux qui souffrent. Et plus je regarde Jésus, plus je l’aime. »

Jésus sur la croix, Yowani l’a souvent regardé, contemplé, surtout ces derniers mois. Yowani était un homme avec une vie spirituelle simple. Il ne se posait pas trop de questions théologiques, malgré sa formation qui était allé jusqu’à un doctorat à Rome. Il s’en tenait à la lecture priante de la bible, au chapelet, au chemin de croix, et il se confiait à quelques saints. Quand il ne pouvait plus tenir son chapelet entre les mains à cause de la paralysie, il faisait ce qu’on pourrait appeler « le tour de la croix ». En regardant la tête de Jésus il priait le Notre Père. Et ensuite, il faisait deux fois le tour des cinq plaies de Jésus : cela faisait dix Je vous salue, Marie. Pour le taquiner, je lui disais : « Et quand il n’y a pas de crucifix, comment tu fais ? Il répondait en souriant : « Je connais tellement bien Jésus que je le vois les yeux fermés. » Il est sûr que l’image de Jésus crucifié s’est imprimée dans son esprit et dans son cœur.

Yowani était aussi très fidèle à l’office divin, aux heures de la prière monastique. Les dernières années, il reprenait la prière du bréviaire, comme il l’avait fait comme prêtre avant d’être moine. Quand on arrivait dans sa chambre à Banneux, le bréviaire était toujours ouvert à la bonne page. Plusieurs fois, nous avons prié avec lui l’office suivant.
Dans cette identification à Jésus souffrant, Jésus priant son Père et intervenant pour les hommes, Yowani a trouvé une nouvelle liberté. Ce n’était pas gagné d’avance. Depuis le début de sa vie religieuse, il vivait une obéissance très volontaire. Il ne voulait rien faire sans être sûr que c’était par obéissance, ou plutôt ce qu’il considérait comme obéissance. Petit à petit, dans la maladie, il est devenu plus libre, il a retrouvé la spontanéité. Son obéissance est devenue abandon au Maître de la vie. Ainsi Fr. Yowani pouvait recevoir à chaque instant ce qui lui était donné, non plus par principe, mais de tout cœur. La dépendance progressive qu’il était obligé de vivre à cause de sa maladie ne devait pas être facile. Être lavé et nourri par des infirmières n’était certainement dans son programme de départ. Il a accepté cette dépendance croissante sans révolte, sans le moindre reproche. Il remerciait constamment le personnel de la maison de soins. J’entends encore une infirmière dire : « Mais, Frère Yowani, il ne faut pas dire merci tout le temps ; je ne fais que mon métier. » Yowani ripostait : « Je te dis merci quand même ».  Il voyait le Maître de la vie partout et toujours. Yowani a répété jusqu’au bout : « la vie est belle ». Il me le disait en latin : « vita pulchra est… pulcherissima est (elle est très belle) »… « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux tout petits. »

Nous pourrions longuement continuer sur ce thème. Mais je voudrais retourner à la première lecture : « Aimons-nous les uns les autres. » Le mot amour a été prononcé des milliers de fois par Yowani. Comme aussi : « Tout pour mes frères ». Et c’était bien au-delà de « tout » ce que nous lui demandions. Surtout ces dernières années, quand il n’avait « plus rien d’autre à faire », Yowani priait tous les jours pour notre communauté. Il faisait mentalement « le tour des frères ». Et avec notre visage devant lui il priait pour chacun. Il m’a parlé souvent de cette prière pour sa communauté et c’est peut-être alors seulement que j’ai compris à quel point il nous aimait. Quand on le quittait il insistait : « il faut saluer tous les frères, mille bisous à chacun »… ce que nous pouvions difficilement exécuter à la lettre.
Yowani n’a jamais dit un mot de mal de quelqu’un. Il est rare qu’on puisse dire cela de quelqu’un de façon aussi catégorique. Comme tout le monde, il subissait des injustices. Mais il pardonnait immédiatement et s’humiliait même quand il croyait que cela aiderait à améliorer la situation. Il avait une attention spéciale pour les frères malades et leur offrait sa gentillesse, fidèlement.

Et pourtant, Fr. Yowani n’a jamais oublié sa culture d’origine. N’avait-il pas été prêtre à Inongo durant vingt ans, aussi longtemps qu’il aura été moine ? Il faisait un mélange tout à fait original (et – à vrai dire – pas vraiment imitable) entre la culture européenne et africaine. Il était européen d’adoption et naturalisé belge. Il a particulièrement aimé l’Italie et l’Allemagne, deux pays dont il parlait la langue et où il a cultivé l’amitié. Pour certaines choses il était plus européen que nous. Nous aurions voulu qu’il garde un peu plus sa spontanéité africaine. Mais Yowani mettait des freins, parce qu’il croyait qu’on ne fait pas certaines choses en Europe. Il était  très organisé et d’une ponctualité imbattable, même un peu maniaque sur le bord. Il avait une théologie bien romaine. Huit ans d’études dans la Ville éternelle laissent des traces éternelles ! Yowani est aussi resté très reconnaissant pour le travail des missionnaires belges au Congo et il a gardé beaucoup d’amis parmi les missionnaires, prêtres et religieuses. Il est vrai qu’il leur devait beaucoup. Ses parents étaient des protestants très ouverts. Yowani aimait parler de sa maman, dont il admirait la bonté et la générosité. Elle était son modèle. Quand Yowani a opté pour le catholicisme sa maman le réveillait chaque matin pour qu’il puisse aller à la messe, en faisant je ne sais combien de kilomètres à pied. L’eucharistie est toujours restée au centre de sa vie. Il y a quelques mois encore, au home Saint-Antoine à Banneux, où il a été merveilleusement soigné et aimé, il impressionnait le personnel par la ténacité avec laquelle il voulait aller au sanctuaire marial pour la messe de l’après-midi à 4 :00. Un jour, il y avait une pluie torrentielle. On a constaté qu’il était tout de même parti ; à son retour l’aide-soignant a dû verser dans le lavabo l’eau qui remplissait ses souliers. Pour Yowani, cela n’avait aucune importance. Il voulait aller à la messe et il était content d’y être allé.

Mais revenons à son côté africain. Vous avez déjà compris qu’il avait quelque chose de paradoxal. Malgré son attachement à son pays et aux gens de son peuple, Yowani n’a jamais accepté de retourner en Afrique. Nous l’avons pourtant invité à le faire et nous avons insisté. En même temps il suivait les nouvelles et restait en contact avec beaucoup de monde. Il souffrait aussi à cause de l’injustice et de la pauvreté qui minent son pays. Il suivait de près le ministère pastoral du Cardinal Laurent Monsengwo, archevêque de Kinshasa et membre de sa famille, ainsi que de Mgr Philippe Nkiere Kena, ami de longue date et pasteur actuel de son diocèse, qui témoigne sa reconnaissance par sa présence parmi nous. Encore merci de tout cœur, Monseigneur. Notre seul frère africain part. Mais ce ne doit pas être la fin de notre relation avec l’Afrique et notamment avec vous.

Yowani a terminé sa course sur la terre. Trop vite pour nous, parce que trop jeune. A-t-il « bouclé la boucle » ? L’expression ne me semble pas juste. Parce que la vie n’est pas vraiment une boucle. On ne revient jamais au point de départ. La vie est un chemin et il y a du neuf. Ce qu’il y a de nouveau maintenant pour notre Fr. Yowani est qu’il voit en réalité le visage de Jésus, ce visage qu’il a si souvent contemplé avec ses yeux d’homme. Yowani nous invite à aller le même chemin, à aller chacun son chemin. Il nous invite certainement à nous nourrir du corps et du sang de Jésus, notre sauveur.

Oui, tout est réuni pour que nous vivions comme une réelle action de grâce cette eucharistie autour du corps de Fr. Yowani. Nous confierons son corps à la terre. Mais une fraternité plus forte et plus directe peut se vivre maintenant dans la communion des saints.

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